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Discours du ministre des Affaires étrangères Johann Wadephul lors de la XIIIe Conférence d’Adenauer : « Façonner l’avenir de l’Europe avec courage »
Le charbon et l’acier, voilà deux matières premières qui ont pendant des centaines d’années été à la fois l’élément déclencheur et le fondement de la guerre en Europe.
En 1950, ils furent à la base de l’un des projets de paix les plus réussis de l’histoire de l’humanité.
Le 9 mai y est dédié : la journée de l’Europe, où le projet européen fut lancé en 1950 avec la déclaration Schuman.
Un peu moins d’un an plus tard, il y a 75 ans, Konrad Adenauer, Robert Schuman, Carlo Sforza et leurs collègues des États du Benelux signèrent à Paris le traité fondant la Communauté européenne du charbon et de l’acier, qui marqua le début d’une nouvelle Europe commune.
Konrad Adenauer reconnut immédiatement l’opportunité historique que cela représentait pour la jeune République fédérale d’Allemagne : cela rendait possible une attache durable de la partie libre de l’Allemagne à l’Occident, lui permettant ainsi d’agir sur un pied d’égalité dans une nouvelle Europe.
L’économie a fait grandir l’Europe et lui a donné sa capacité à agir. Ce principe valait autant hier qu’il ne vaut aujourd’hui.
Mais l’époque où le charbon et l’acier constituaient l’épine dorsale de l’économie européenne est révolue.
75 ans plus tard, ils ont été remplacés par le dysprosium, le samarium et le lithium ; des matières premières essentielles, des terres rares. Elles sont aujourd’hui indispensables pour notre socle industriel.
Mais : elles ne se trouvent pas aux mains de l’Europe.
L’Europe couvre près de 97 % de ses besoins en terres rares lourdes auprès de la Chine.
En 25 ans, la Chine a augmenté sa part de la production industrielle mondiale de 6 à 30 pour cent. Dans le même temps, la part de l’Union européenne a baissé, passant de 19 à 15 pour cent. En 2025, nous avons ainsi perdu plus de 300 emplois dans l’industrie en Allemagne. Par jour ! L’année dernière.
Cette politique commerciale et industrielle chinoise bouleverse grandement les marchés internationaux.
Et cette approche se renforcera encore : avec son nouveau plan quinquennal, la Chine concrétise ses ambitions de devenir la première puissance économique mondiale.
Mais comme si cela ne suffisait pas :
Les exportations européennes vers d’autres marchés, notamment vers les États-Unis, s’effondrent en parallèle. Nous ne sommes pas encore à la hauteur des évolutions dans le domaine de l’IA et de l’économie numérique : les marchés de capitaux européens sont trop petits et fragmentés pour promouvoir suffisamment les technologies d’avenir.
Nous sommes confrontés en parallèle à de graves crises en matière de politique de sécurité, car nous faisons actuellement face à deux guerres :
L’Ukraine s’affirme déjà pour la cinquième année de suite contre la guerre d’agression russe contraire au droit international. Nous continuons de la soutenir dans son combat pour se défendre en lui fournissant des ressources économiques et militaires considérables. Car c’est aussi notre liberté qu’elle défend. La liberté de l’Europe.
Et depuis fin février, la guerre dans le Golfe nous en demande beaucoup sur le plan politique, économique voire peut-être militaire à l’avenir. Même si nous ne sommes pas partie prenante, cette guerre touche directement nos intérêts européens. Elle reflète un ordre mondial qui est repensé et qui se transforme.
La relation transatlantique en fait d’ailleurs aussi partie. Les États-Unis expriment aujourd’hui beaucoup plus clairement la manière dont ils poursuivent et priorisent leurs intérêts. Dans le même temps, les Américains considèrent que l’alliance transatlantique reste une alliance qui sert aussi leurs intérêts. Qui doit les servir.
Nous pouvons et nous devons façonner cette transition en tant qu’Européens. Le potentiel que cela recèle est énorme et la prémisse est claire : elle repose sur l’unité et l’entente européennes.
Car seul le poids que les Européens apportent ensemble, en tant qu’Union, nous permet de trouver des réponses efficaces, puissantes et performantes aux grandes questions de notre temps.
Nous disposons des ressources nécessaires. Utilisons-les !
Le marché intérieur est l’un des trois plus grands marchés au monde. Il peut nous accorder le poids nécessaire pour affronter les économies américaine et chinoise sur un pied d’égalité. Mais nous devons tout d’abord utiliser pleinement son potentiel !
Par exemple, des start-up fondées en Allemagne ou en Lituanie doivent pouvoir aussi faire des affaires en Estonie ou en Italie sans entraves juridiques. Elles doivent obtenir en Europe le soutien financier dont elles ont besoin pour conquérir le marché mondial.
Car les brillantes idées sont nombreuses en Europe, mais elles émigrent malheureusement trop souvent.
La Commission fait avancer un plan ambitieux en ce qui concerne le marché intérieur, ce qui le renforcera encore. Le projet de marché européen des équipements de défense pourrait largement favoriser la coopération en matière de planification, de développement et d’achat en Europe. Il pourrait accélérer le développement et l’achat de capacités – des aspects existentiels pour nous – et abaisser les coûts.
Le coup d’envoi a bien entendu été donné : pensez donc aux trains de mesures omnibus, au prêt de 90 milliards d’euros pour l’Ukraine, à l’instrument SAFE (Agir pour la sécurité de l’Europe) consacré aux investissements dans l’acquisition conjointe ou encore au programme pour l’industrie européenne de la défense qui permet de combler des lacunes critiques en matière de capacités militaires. Personne n’aurait pu imaginer tout cela il y a encore quelques années.
En ce qui concerne la dominance technologique, l’UE est toutefois nettement retombée derrière les États-Unis et la Chine au cours des dernières années. L’UE s’attachera à lutter contre cette tendance à travers sa boussole pour la compétitivité et notre potentiel d’innovation considérable. En résumé : les brevets européens doivent se traduire par des entreprises européennes.
L’objectif est de renforcer le rôle d’acteur géoéconomique de l’UE. Nous le faisons en tant que partenaire commercial fiable qui respecte l’ordre international fondé sur des règles.
C’est une stratégie payante : l’accord commercial avec nos partenaires du MERCOSUR est entré en vigueur le 1er mai et la conclusion de l’accord avec l’Inde revêt une importance stratégique afin de renforcer les liens entre nos économies. Aucun autre acteur n’a pour l’instant été en mesure d’obtenir une libéralisation des marchés avec l’Inde telle que l’a négociée l’UE. L’accord avec le Mexique devrait être signé dans quelques semaines.
Ces succès reposent aussi sur le fait que nos partenaires commerciaux – tout comme nous – réduisent leurs relations de dépendance et souhaitent rendre leurs chaînes d’approvisionnement plus durables et résilientes. Nous saisirons ces opportunités pour conquérir de nouveaux marchés.
Mesdames, Messieurs,
Aujourd’hui, notre regard se tourne justement vers le détroit d’Ormuz. Et nous voyons aussi ailleurs combien la diversification est importante !
Oui, nous sommes fiables et constants. Mais nous devons aussi gagner en souplesse, en flexibilité et en innovation. L’Union européenne doit pour cela s’adapter à la réalité. Elle doit se transformer, et ce en profondeur.
Tout comme Konrad Adenauer et Robert Schuman surent à l’époque chercher et trouver des réponses au nouvel ordre mondial – avec conviction et courage. Nous souhaitons renouer avec ce courage. Car nous, les Européens, avons les clés en main.
J’aimerais développer six points en particulier.
Premièrement, nous souhaitons obtenir plus de résultats à Bruxelles grâce à la « coopération renforcée ». Cela signifie que dans les domaines politiques où il apparaît improbable que les 27 États membres progressent ensemble, un groupe de pays plus restreint avance sur les sujets en question.
Et nous mettrons en œuvre les mesures nécessaires au sein de ce petit groupe de manière « européenne », sans que tous aient besoin d’y participer directement.
L’expérience a montré que d’autres États les rejoignaient ensuite. Il s’agirait là du scénario idéal.
Nous souhaitons également étendre ce principe à la politique extérieure et de sécurité commune. L’unanimité reste pour l’instant nécessaire à la coopération renforcée.
Je propose que les États qui ne veulent pas – ou peut-être aussi qui ne peuvent pas – participer se tiennent tout d’abord à l’écart, sans entraver ceux qui souhaitent avancer.
Il devrait aussi être plus facile pour un groupe d’États d’aller de l’avant dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité commune.
Il va sans dire que nous continuerons d’essayer d’agir d’un commun accord des 27, car c’est précisément l’une des forces de l’UE. Il est toutefois important que l’UE soit justement capable d’avancer de manière pragmatique lorsque les 27 États membres ne sont pas tous d’accord à 100 pour cent.
Les blocages, notamment ces derniers mois et ces dernières années, qui ont parfois mené à la prise en otage de l’UE par des intérêts nationaux ou n’ayant aucun rapport, sont bien connus.
Nous avons pu encore l’observer jusqu’à la semaine dernière en ce qui concerne le déblocage de fonds : il suffit de quelques pays voire même d’un seul pour bloquer l’action de tous.
Je le dis très clairement : dans le secteur de la sécurité, le principe de l’unanimité risque de nous mettre face à un danger existentiel. Car il est question de vie ou de mort ! Nous le voyons chaque jour en Ukraine.
En matière de politique étrangère et de sécurité commune, l’Europe échoue fréquemment à cause d’une architecture désuète. On reproche souvent à tort aux conservateurs de s’entêter à ne pas vouloir changer les choses. Ce n’est pas le cas de ma politique étrangère.
La diplomatie conservatrice se fonde sur les intérêts du pays. Elle transforme ce qui doit changer dans un monde en mouvement afin de protéger les acquis de la civilisation.
Cela m’amène à mon deuxième point : les décisions prises à la majorité qualifiée.
L’Allemagne veut changer et faire bouger des choses dans l’UE. Bruxelles doit pour cela accélérer la cadence, notamment en matière de politique étrangère et de sécurité commune.
Le principal levier à cet effet repose sur une prise de décision plus rapide grâce à la majorité qualifiée. Nous n’abandonnerons pas les efforts entrepris pour aboutir à un consensus, mais les choses seront largement facilitées en éliminant les possibilités de blocage. Notre objectif reste de parvenir à la plus grande unité possible parmi les 27. Mais la voie qui mène à cet objectif ne repose pas sur le plus petit dénominateur commun. Elle passe par le courage de franchir la première étape.
« Le mot en Q », comme la haute représentante a récemment périphrasé la majorité qualifiée, recèle le potentiel de rendre l’UE opérationnelle là où elle est actuellement encore bloquée.
Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à vouloir le changement : emmenés par l’Allemagne, douze États membres se sont déjà réunis pour mettre ce changement en œuvre.
Et nous allons pour ce faire nous rapprocher de l’ensemble des États membres, y compris de ceux qui sont encore sceptiques.
J’aimerais être absolument clair sur un point : c’est à nous qui prenons les décisions au sein de l’Union européenne d’utiliser cet outil de prise de décision rapide. Le cadre juridique existe ; les traités de l’UE prévoient déjà cette possibilité. Dans le domaine de la défense, nous avons pu démontrer que cela fonctionnait avec la coopération structurée permanente (CSP). Un groupe de pays de l’UE a pris les devants à l’époque et établi un instrument performant pour l’action commune.
Nous devons ici toujours nous poser la question : à quoi sert véritablement le principe de l’unanimité ? Il fut introduit au départ afin de garantir la souveraineté nationale dans le domaine clé le plus sensible : la politique extérieure et de défense. Mais que reste-t-il de cette souveraineté nationale si elle peut être bloquée par un seul État membre ? Rien. Elle finit dans le vide.
Il doit ici également être question d’un changement de mentalité. Si en tant qu’État membre, je ne suis pas d’accord avec une proposition, dans une communauté de 27 la réponse ne peut être : « dans ce cas, je la bloque tout simplement ».
Dans ce cas, il est alors opportun de rechercher activement la solution qui convient le mieux.
Troisièmement, un profil diplomatique clair pour l’UE. Nous devons pouvoir prendre rapidement des décisions suivies de résultats concrets en Europe.
La présidente de la Commission, le président du Conseil européen, la haute représentante ainsi que les nombreux commissaires compétents font actuellement un excellent travail à cet égard.
Les compétences en matière de politique étrangère et de sécurité doivent dans le même temps être clairement définies et regroupées à Bruxelles.
Le Service européen pour l’action extérieure doit ainsi travailler étroitement avec la Commission, car c’est elle qui dispose des ressources qui façonnent la politique étrangère aujourd’hui, comme le commerce, le développement, la politique de voisinage, l’énergie, le climat et la mise en application des sanctions. Une sécurité interconnectée requiert une action interconnectée.
Y sommes-nous suffisamment préparés au sein d’une Union européenne qui doit se faire sa place dans le monde d’une toute autre manière qu’il y a encore 10, 15 ou 20 ans ? Qui y croit vraiment ?
Notre objectif est de rendre l’action extérieure de l’Europe plus cohérente, plus puissante et plus stratégique.
L’UE n’est pas une unité statique. Regardons quel chemin nous avons justement parcouru ces dernières années : de la bataille diplomatique autour de la boussole stratégique en tant qu’analyse conjointe des menaces jusqu’à la coordination concrète de vastes livraisons européennes d’armes à l’Ukraine, en passant par le financement de projets d’armement des États membres. Beaucoup de choses ont bougé au sein de l’UE. Elle a déjà prouvé à plusieurs reprises qu’elle était capable d’innover, ce que beaucoup dénient. Tout cela s’est fait en quelques années seulement. Parce que c’était nécessaire.
Quatrièmement, l’état de droit.
Au milieu de tous les efforts entrepris pour évoluer, nous devons aussi faire une pause et nous observer nous-mêmes, examiner l’état de notre Union. Porter notre regard sur les membres qui violent consciemment les valeurs de l’Union. Car l’état de droit est l’une des valeurs les plus nobles dont nous disposons en tant qu’Européens. Il façonne aussi notre image dans le monde.
Nous voulons donc concrètement renforcer l’état de droit : dans le cadre des négociations du prochain cadre financier pluriannuel mais aussi en consolidant l’article 7 du TUE. Nous nous engageons en faveur d’une évolution du mécanisme de conditionnalité. Les fonds de l’UE ne doivent pas être octroyés à ceux qui violent nos valeurs communes.
Mesdames, Messieurs,
Cinquièmement, la capacité à agir signifie que les institutions continuent de fonctionner, même si l’Union s’agrandit. Et elle doit s’agrandir.
Mais une Union à 33, 34 ou 35 États membres ne peut pas continuer d’œuvrer tout simplement d’une manière conçue pour un groupe de pays bien plus petit.
Aurons-nous à l’avenir 35 commissaires ? Je ne pense pas que cela soit une bonne idée.
Les traités prévoient déjà une meilleure solution. Une Commission restreinte qui ne comprenne que deux tiers du nombre d’États membres.
Et cela vaut aussi pour le Parlement européen. Nous voyons déjà à l’échelle nationale quels défis naissent d’un parlement surdimensionné.
Nous voulons donc adapter la constitution du Parlement européen ainsi que le nombre de commissaires aux besoins d’une Union élargie. Des décisions du Conseil européen sont nécessaires à cet effet. C’est également un sujet que nous devons aborder.
Car nous voulons une UE élargie, mais elle doit aussi fonctionner en étant plus grande. Et je comprends la grande frustration engendrée par des procédures d’adhésion qui durent longtemps. Mais, d’une part, nous voulons intégrer les nouveaux membres dans une alliance puissante et, d’autre part, les pays candidats doivent se transformer de manière durable. L’élargissement est un processus transformateur.
Ce qui m’amène à mon sixième point : le processus d’élargissement.
Je suggère de structurer à l’avenir la voie vers l’adhésion de nouveaux membres sous forme d’un processus progressif.
Une possibilité serait le renforcement de l’intégration graduelle, en passant par des étapes préliminaires jusqu’à l’adhésion à part entière. Un tel mécanisme permettrait aussi de répondre aux réserves de certains États membres quant à des adhésions à part entière précoces. À l’avenir, les traités d’adhésion pourraient également contenir des clauses conditionnant l’octroi de fonds, ce qui renforcerait encore le principe de coopération loyale.
Je tiens toutefois ici à être clair : notre crédibilité passe aussi par l’élargissement. Nous avons ainsi offert une perspective d’adhésion à l’Europe à la population des Balkans occidentaux il y plusieurs dizaines d’années. Nous leurs devons des résultats. Il nous faut pour cela enfin réaliser des progrès concrets avec les pays disposés à entreprendre des réformes. Et il est évident qu’un élargissement à l’Islande et à la Norvège serait plus que bienvenu.
Je souhaite par ces six propositions essayer de rendre notre Union européenne plus résiliente et de renforcer sa capacité à agir.
Mesdames, Messieurs,
On peut lire dans la déclaration Schuman : « La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. »
Compte tenu des crises de notre époque ainsi que des menaces existentielles qui se dressent devant nous, notre effort créateur ne saurait résider que dans une coopération renforcée en Europe.
Et nous devons tous être conscients que c’est nous qui écrivons l’avenir de notre nation et que nous le faisons aussi à Bruxelles.
Car la clé d’un avenir allemand en sécurité, d’un avenir de prospérité, d’un avenir en liberté réside dans l’Europe.
Et c’est une réalité depuis plus de 75 ans.
Où serions-nous aujourd’hui sans le courage des pères fondateurs de l’Europe ?
Cela doit être pour nous à la fois source d’inspiration et devoir.