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Interview accordée par Johann Wadephul, ministre fédéral des Affaires étrangères, au journal « Israël Hayom »
Question :
À 81 ans de la fin de l’Holocauste, l’Allemagne utilise un système de défense antimissile de fabrication israélienne pour protéger la vie de ses citoyennes et de ses citoyens face à des menaces potentielles. Quels sentiments cela suscite-t-il en vous, en cette Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste ?
Johann Wadephul :
En ce 27 janvier, il y a 81 ans, le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz était libéré. Auschwitz est le symbole du crime monstrueux de la Shoah. Un crime planifié par des Allemands, exécuté par des Allemands, ordonné en langue allemande. Il est de notre responsabilité – et de ma responsabilité en tant que ministre des Affaires étrangères – d’entretenir la mémoire de cette injustice incommensurable.
De cette responsabilité découle une leçon centrale de notre histoire : l’engagement pour l’existence et la sécurité d’Israël. Celui-ci fait partie de l’essence même, intangible, de nos relations avec Israël. Aujourd’hui, Israël, ce pays où les victimes de la Shoah ont trouvé refuge, contribue aussi à la sécurité de l’Allemagne, comme en témoigne l’acquisition du système de défense aérienne Arrow 3. Que cela soit possible aujourd’hui me remplit d’un sentiment d’humilité.
Question :
Au sein de la jeune génération, l’engagement pour la mémoire de l’Holocauste faiblit ; en Allemagne, les jeunes votent plus que jamais pour Die Linke et pour l’AfD, des partis situés aux extrêmes gauche et droite de l’échiquier politique. Êtes-vous inquiet de voir émerger un jour une jeune génération allemande qui pourrait oublier l’Holocauste et perdre la capacité à comprendre les leçons tirées de l’Holocauste et de la Seconde Guerre mondiale ?
Johann Wadephul :
La montée des partis d’extrême droite en particulier, dans toute l’Europe, m’inquiète beaucoup. Cela comprend aussi, précisément, l’adhésion que ces partis trouvent auprès des jeunes.
Et je suis heurté qu’il y ait aussi de nombreux jeunes qui n’ont encore jamais entendu parler de la Shoah : chez nous, en Allemagne, c’est le cas de plus d’un adolescent ou jeune adulte sur dix. Nous devons changer cela de toute urgence. Dans certains pays européens, les chiffres sont parfois encore plus élevés. Cela nous montre que le travail de mémoire est tout sauf une évidence. Jour après jour, nous devons remettre l’ouvrage sur le métier, entretenir la mémoire.
À une époque où il n’y a presque plus aucun témoin direct de la Shoah, cela devient plus difficile d’année en année. En tant que gouvernement fédéral, nous avons réagi à cette situation en élaborant, par exemple, un nouveau concept pour nos sites mémoriaux. Nous misons là aussi davantage sur les formats numériques afin d’entretenir la mémoire.
Question :
Nombreux sont les juives et les juifs en Allemagne qui ont peur aujourd’hui de porter en rue une kippa ou un pendentif avec l’étoile de David, et les Israéliens qui visitent l’Allemagne craignent de parler en hébreu dans certaines zones, y compris dans la ville de Berlin. Ce phénomène n’est bien sûr pas limité à l’Allemagne et s’observe aussi dans d’autres lieux à travers le monde, mais il est tout de même difficile de ne pas considérer cela à la lumière du contexte historique. Qu’est-ce qui peut être fait pour que les juives et juifs se sentent bien comme tels en Allemagne ?
Johann Wadephul :
Ces deux dernières années, le nombre d’infractions à caractère antisémite a atteint un nouveau record en Allemagne. Lorsque des juives et des juifs disent : « Je ne me sens plus en sécurité en Allemagne », ou lorsqu’ils rappellent à leurs enfants de ne pas parler en hébreu dans la rue, cela me fait honte, au plus profond. C’est pourquoi le gouvernement fédéral combat toute forme d’antisémitisme avec clarté, avec force et avec résolution.
De toute évidence, les juives et les juifs font partie de notre société, et je voudrais qu’ils puissent aussi se sentir comme tels, sans restriction aucune.
Question :
Au cours des dix dernières années, l’Allemagne a été à la tête des efforts déployés en Europe pour l’accueil de réfugiés venus du Proche-Orient. Ce fait ne peut pas être considéré indépendamment de l’explosion des actes antisémites partout en Europe, notamment dans la période qui a suivi le massacre du 7 octobre. Comment peut-on inculquer des valeurs telles que la tolérance vis-à-vis des juifs également auprès des migrants venus de ces régions ?
Johann Wadephul :
Au plus tard depuis le 7 octobre 2023, nous assistons dans notre pays et dans d’autres pays du monde à une vague infamante et inacceptable d’antisémitisme. Au cours des deux ans et demi qui ont suivi ce jour après lequel plus rien n’est comme avant, nous avons vu l’incompréhension et les procès d’intention prendre parfois le pas sur l’empathie et la solidarité à l’égard des juives et des juifs.
La critique de la politique d’un gouvernement – de quelque pays que ce soit – est légitime et, dans certains cas, elle est nécessaire. L’attitude du gouvernement fédéral actuel à cet égard est exactement la même que celle de ses prédécesseurs. Mais la critique du gouvernement israélien en place ne peut pas devenir automatiquement une critique de l’État d’Israël. Et moins encore de toutes les juives et tous les juifs. Précisément en Allemagne, faire cette distinction est et reste un devoir au nom de notre responsabilité historique.
Chaque acte antisémite commis en Allemagne, sans exception, doit nous inciter à effectuer plus encore, et non moins, un travail d’explication et un travail de mémoire.
Question :
Vous êtes connu comme un ami d’Israël, qui a aussi critiqué la décision du gouvernement précédent, dirigé par le chancelier Olaf Scholz, d’imposer un embargo sur les armes à l’encontre d’Israël. Pourtant, le gouvernement actuel a décidé lui aussi, à un moment donné de la guerre, d’un embargo partiel sur les armes. Pouvez-vous décrire ce moment où le gouvernement a opté pour l’embargo ? Quelles ont été ses considérations, ses réserves... ?
Johann Wadephul :
Vous parlez de la décision prise par le chancelier fédéral en août 2025. De telles décisions sont toujours soupesées avec une attention extrême. Et il est important de regarder le contexte. L’action du gouvernement fédéral a fait suite, l’été dernier, à une décision du cabinet de sécurité israélien d’intensifier encore plus les opérations militaires dans la bande de Gaza, surtout à Gaza même, à un moment où la situation humanitaire y était déjà catastrophique. La limitation partielle des exportations d’armes qui a été alors décidée se voulait dès lors un signal politique clair, indiquant que nous n’étions pas d’accord avec cette décision concrète du gouvernement israélien. Et je suis convaincu que le message a alors été bien reçu.
Question :
Malgré une pression énorme exercée par d’autres pays européens et par des foules nombreuses de manifestants dans les rues, l’Allemagne a continué de soutenir Israël au sein des institutions européennes et a empêché l’adoption de sanctions lourdes contre l’État hébreu. Quelle a été l’intensité de la pression exercée sur le gouvernement allemand pour qu’il adopte des sanctions, et pourquoi le gouvernement continue-t-il de résister à cette pression ?
Johann Wadephul :
Qu’il existe un besoin permanent de concertation lorsque l’on est à 27 États membres dans l’Union européenne est tout à fait normal. Il a toujours été et il reste évident pour moi que l’Allemagne est l’allié naturel d’Israël. En tant que gouvernement fédéral, nous utilisons des canaux de communication directs pour formuler nos critiques, nos suggestions et nos exigences. Cela a toujours été possible, et c’est encore le cas aujourd’hui, en particulier grâce à mes bonnes relations, empreintes de confiance, avec Gideon Sa’ar. Même si plusieurs États membres de l’UE ont pris une position clairement différente, la position allemande a toujours été respectée et il est d’ailleurs un point sur lequel nous étions d’accord : il fallait arriver rapidement à un cessez-le-feu, pour libérer les otages israéliens et pour améliorer la situation humanitaire à Gaza. Ces exigences étaient au demeurant aussi celles de nombreuses personnes en Israël.
Depuis lors, ce cessez-le-feu est intervenu, au terme de négociations longues et éprouvantes. Il s’agit maintenant de consolider ce succès. Le point central est que les institutions mandatées par le Conseil de sécurité des Nations Unies puissent maintenant garantir très concrètement la sécurité à Gaza et que les Palestiniennes et Palestiniens puissent administrer eux-mêmes la vie quotidienne à Gaza, et ce, sans le Hamas.
Question :
L’Allemagne continuera-t-elle d’acheter des systèmes de défense et des équipements militaires à Israël et de lui vendre des armes ?
Johann Wadephul :
Oui, naturellement, parce que cela est utile à notre sécurité et à la sécurité d’Israël. Toutes les décisions du gouvernement fédéral relatives à des exportations d’armes sont prises au cas par cas. Israël est cependant un partenaire exceptionnel pour notre coopération dans ce domaine.
Question :
L’Allemagne soutient l’idée des deux États pour deux peuples. Dans quelle mesure ce concept est-il encore réaliste aujourd’hui ? Pourquoi le gouvernement allemand a-t-il décidé de ne pas reconnaître un État palestinien à l’heure actuelle ?
Johann Wadephul :
Pour qu’Israël puisse vivre en paix et en sécurité, le calme doit régner dans la région entière aussi. J’en suis convaincu. La perspective d’une solution à deux États est la meilleure chance pour une vie en paix, en sécurité et dans la dignité, pour les Israéliens comme pour les Palestiniens. De notre point de vue, il n’existe pas d’autre perspective réaliste d’une paix durable. C’est pourquoi la solution à deux États ne peut pas être rendue caduque.
Mais nous disons aussi que la reconnaissance d’un État de Palestine interviendra pour nous à la fin d’un processus de négociation. Elle ne sert à rien si cet État n’existe que sur le papier. Il doit aussi avoir une capacité d’action. À cet égard, l’Allemagne reste disposée à accompagner un processus de négociation de manière constructive. Ce qui compte maintenant, c’est que l’organisation terroriste du Hamas soit désarmée. Je peux difficilement évaluer dans quelle mesure cela est réaliste. Si ça réussit, une entente peut être possible.
Question :
Le régime iranien s’est donné pour objectif la destruction d’Israël : dans quelle mesure cela inquiète-t-il le gouvernement allemand, qui défend le concept de la sécurité d’Israël comme « raison d’État », et que fait l’Allemagne pour soutenir Israël dans la lutte contre cette menace ?
Johann Wadephul :
L’Allemagne est sans ambiguïté aucune aux côtés d’Israël. Nous n’avons cessé de dénoncer le rôle destructif, dirigé contre Israël, joué par le régime iranien dans la région. Hier comme aujourd’hui, il est clair que l’Iran ne peut en aucun cas entrer en possession d’une arme atomique. Avec le groupe E3 – c’est-à-dire conjointement à la France et à la Grande-Bretagne –, l’Allemagne a agi résolument, par des moyens diplomatiques, contre la menace que constitue le programme nucléaire iranien. La formule de l’accord de Vienne sur le nucléaire était limpide : levée des sanctions contre encadrement du programme nucléaire iranien. Lorsqu’il est devenu évident que l’Iran ne respectait pas ses obligations découlant de l’accord et ne consentait aucun effort pour les appliquer à nouveau, malgré une activité diplomatique intense, nous avons eu recours aux instruments qui étaient à notre disposition et avons réintroduit des sanctions. Cela montre de quel côté nous sommes et comment nous agissons.
Question :
À côté du soutien du peuple israélien au peuple iranien dans sa lutte pour la liberté et à côté des messages de compassion face à la tragédie humanitaire en Iran, de nombreuses voix en Israël et parmi les juifs de la diaspora reprochent aux médias et aux manifestants qui descendent dans les rues des capitales européennes de pratiquer une double morale : tandis qu’ils défilaient en faible nombre pour la liberté et les droits du peuple iranien, ils ont participé en masse aux manifestations contre Israël, y compris immédiatement après le massacre du 7 octobre, avant même que la réaction militaire d’Israël et l’intervention au sol dans la bande de Gaza ne commencent. Quel est votre avis sur les manifestations en Iran et sur leur répression ? Et comment évaluez-vous cette impression de double morale qui est présente dans certains pans du monde juif ?
Johann Wadephul :
Je ne partage pas tout à fait cette impression. Il y a en Allemagne une immense solidarité envers les manifestants en Iran. Je le vois dans ma circonscription, mais je l’entends aussi de la part d’autres députés et je le lis dans les dizaines de milliers de lettres que nous recevons au ministère fédéral des Affaires étrangères de la part de citoyens inquiets. Les nouvelles qui nous sont parvenues ces dernières semaines d’Iran sont en effet effarantes : le régime lui-même a parlé de 5 000 morts au cours de la répression des manifestations. Le chiffre réel se situe probablement bien au-dessus.
Je le dis ici très clairement : un régime qui n’a manifestement plus d’autre option que de tirer sur sa propre population a perdu toute légitimation. C’est pourquoi nous sommes justement engagés, à Bruxelles, pour inscrire les gardiens de la révolution iraniens, qui ont participé de façon déterminante à l’écrasement des protestations, sur la liste européenne des organisations terroristes. Et, vendredi dernier, avec d’autres partenaires, nous avons obtenu une réunion extraordinaire du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, afin de prolonger le mandat de la mission d’enquête. Notre objectif est de ne pas laisser impunis les crimes qui ont été commis.