Bienvenue sur les pages du Ministère fédéral des Affaires étrangères

« La sécurité de nos vies en liberté »

17.03.2022 - Discours

Discours de la ministre des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, à l’occasion du lancement d’un débat consacré à l’élaboration d’une stratégie de sécurité nationale.

La distance entre Berlin et Kiev, ou entre Berlin et la frontière ukrainienne, équivaut approximativement à celle qui sépare Flensburg et Fribourg-en-Brisgau : dix heures de voiture.

Dix heures de voiture que l’on parcourt sans problème en temps normal. Mais à présent, ce sont dix heures de voiture qui nous séparent de la paix et de la guerre. Aucun d’entre nous n’aurait probablement jamais pu l’imaginer. Nous assistons à une guerre d’agression brutale à dix heures de voiture de chez nous, en plein cœur de l’Europe. Une guerre réelle, proche, effroyable.

Lorsque nous avons ancré la présentation d’une stratégie de sécurité nationale dans l’accord de coalition, peu d’entre nous ici dans cette salle – mais, en réalité, partout dans le monde – n’auraient pu imaginer ce qui est en train de se passer : le président russe attaque son voisin. Il rompt avec notre ordre de paix en Europe. Et il rompt avec notre Charte des Nations Unies.

Maintenant, nos enfants nous demandent lors du petit-déjeuner, du déjeuner ou du dîner si la guerre va venir jusque chez nous, en Allemagne, et ils nous demandent ce que sont les armes nucléaires. D’un bout à l’autre de la République, des citoyennes et des citoyens descendent dans la rue pour manifester en faveur de la paix, de la liberté et de la sécurité.

Et nous ressentons un besoin que nous n’avions probablement pas ressenti depuis longtemps, que ma génération n’avait peut-être encore jamais réellement ressenti : un besoin de sécurité. Il s’agit là d’un besoin profondément humain, qui s’intègre peut-être dans notre objectif d’affirmer et de sauvegarder ce pour quoi nous œuvrons tous ensemble : la sécurité de nos vies en liberté.

C’est précisément là l’enjeu de notre stratégie de sécurité nationale : la sécurité de nos vies en liberté. Trois éléments essentiels indissociables les uns des autres composent cette sécurité.

En premier lieu, la sécurité, c’est l’intégrité de nos vies. La protection face à la guerre et à la violence, face à une menace aiguë concrète.

Deuxièmement, la sécurité nous permet de protéger nos vies en liberté. Y compris des choses auxquelles nous n’avions peut-être encore jamais véritablement réfléchi. Nos vies en liberté : qu’est-ce que cela signifie au fond, vivre librement ? Nous le sentons de nouveau en ce moment-même en Ukraine : le courage des hommes et des femmes qui défendent leur pays en sont l’incarnation. Dans leur détermination, nous voyons ce qu’ils défendent, au risque d’y laisser leur vie : la démocratie et leur droit de pouvoir vivre comme ils l’entendent et en liberté.

Le troisième élément est la sécurité des fondements de notre existence. Là où la guerre anéantit les fondements de notre existence – on le voit de manière dramatique dans les villes qui sont maintenant assiégées –, la sécurité n’existe pas. Mais les fondements d’une vie sûre en liberté ne sont pas établis non plus là où – et nous le savons, nous le constatons dans le monde entier – les effets du changement climatique, où la faim, la pauvreté et aussi l’absence de prospérité des populations imposent le conflit et la souffrance.

La sécurité de notre existence. Notre paix et notre liberté dans une Europe démocratique. Voilà ce à quoi est consacrée notre stratégie de sécurité nationale.

Ce faisant, nous devons penser la sécurité non pas à la lumière du passé mais à la lumière de l’avenir. En dépit de toutes les atrocités commises actuellement, nous voulons mener cette démarche avec assurance, tout en réfléchissant sur nous-mêmes et, si besoin, en nous autocritiquant.

Nous voulons façonner ce processus de manière à ce qu’il soit vaste et participatif, avec les différents ministères du gouvernement fédéral, avec vous, chères et chers collègues du Bundestag allemand de tous groupes politiques confondus, et avec de nombreux partenaires nationaux et internationaux.

Si nous le faisons, c’est également parce que la politique de sécurité va au-delà de l’association « militaire plus diplomatie ». Si les investissements dans les infrastructures, si la politique commerciale font partie de notre sécurité, cela veut également dire que les décisions relatives à la sécurité ne sont pas seulement prises au ministère des Affaires étrangères et au ministère de la Défense, mais aussi dans les entreprises, dans les communes et dans les universités.

Il s’agit à mes yeux d’un processus participatif pour notre stratégie, mais c’est également l’essence même de ce que signifie pour moi et pour mon ministère la politique extérieure. Pas seulement le fait d’établir un dialogue entre les capitales et entre les ministres, mais aussi entre les citoyens. Car il en va de la sécurité humaine. Il en va de la liberté de tout un chacun, dans notre pays et partout dans le monde.

Il ne s’agit pas simplement de rassembler des personnes, de jeter des ponts, mais aussi – parce qu’on est dans le monde réel – de penser en dehors des sentiers battus, d’être pragmatique et de ne pas s’escrimer uniquement sur des clauses juridiques. Pour moi et pour nous, cela signifie également être disposé à écouter les préoccupations et la détresse d’autrui, y compris son point de vue, désigner clairement les dilemmes au lieu de les ignorer, et aussi être prêt à se mettre à la place des autres, même si l’on ne partage pas du tout leur position.

Pour notre stratégie de sécurité, il est nécessaire que nous traduisions encore plus clairement, au vu de la rupture massive de la Russie avec notre ordre de paix, nos principes directeurs en mesures politiques concrètes.

Selon moi, il est décisif pour cela :

•          d’adopter une position claire,

•          de renforcer notre capacité d’action,

•          et d’améliorer nos instruments de politique étrangère et de sécurité.

Concernant notre position, le comportement agressif de la Russie nous le montre : aucun pays, pas même l’Allemagne, ne saurait être neutre lorsqu’il est question de guerre et de paix, de justice et d’injustice. Ces dernières semaines, beaucoup de choses ont été écrites sur l’histoire de notre pays et sur notre responsabilité allemande. Je le dis très clairement : oui, notre histoire, la culpabilité de l’Allemagne dans la guerre et le génocide nous donnent, me donnent effectivement une responsabilité particulière : l’obligation d’être aux côtés de celles et ceux dont la vie, dont la liberté et dont les droits sont menacés.

J’aimerais ainsi citer une nouvelle fois Desmond Tutu : « Rester neutre face à l’injustice, c’est choisir le camp de l’oppresseur. »

Cela vaut pour notre relation avec la Russie, mais cela vaut également pour nos relations avec d’autres régimes autocrates et dictatoriaux qui remettent en cause la liberté, la démocratie et la sécurité et qui rompent avec nos règles internationales.

Et je pense – même en cette période extrêmement difficile où nous prenons des décisions en l’espace de quelques heures – que nous devons sans cesse réfléchir et veiller à ne pas reproduire encore une fois les erreurs du passé, comme celle de croire qu’il y a de bons et de mauvais dictateurs. Non, nous devons défendre nos valeurs et nos positions partout dans le monde. Cela veut dire – et vous êtes nombreux à le faire depuis des années et des décennies – que nous devons évidemment également parler avec des régimes autoritaires, avec ceux qui ne partagent aucunement nos positions. Le dialogue est l’essence même de la diplomatie. Ce faisant, il importe que nous ne nous laissions pas réduire au silence, que nous n’acceptions pas n’importe quelle proposition du fait de notre dépendance sur le plan économique ou énergétique, par exemple. Nous devons au contraire prendre position, même lorsque c’est difficile, y compris, comme maintenant, sur des questions telles que le pétrole ou d’autres embargos. Prendre position pour la sécurité de nos vies en liberté

Nous devons à cet effet faire preuve d’une capacité d’action, ce qui m’amène à mon deuxième point. Notre force réside dans notre cohésion internationale. C’est elle qui nous permet, ensemble, de faire face à l’agression de Vladimir Poutine. Nous, les États membres de l’UE – même si nous nous disputons avec acharnement sur bien d’autres points –, nous avons réagi ensemble avec détermination, en infligeant des sanctions extrêmement lourdes. Tout comme dans le cadre du G7, dans le cadre de l’OTAN et avec de très nombreux autres pays du monde entier.

Car l’attaque de la Russie contre l’Ukraine constitue une rupture géopolitique avec des répercussions profondes sur la sécurité européenne. L’Union européenne formule actuellement, pour la première fois de manière aussi détaillée, une stratégie en matière de politique de sécurité. C’est notre pays, l’Allemagne, qui en a pris l’initiative il y a quelque temps. Et cette boussole stratégique, qui est désormais sur la table et que l’on va évidemment adapter, doit prendre en compte et prendra en compte les nouvelles réalités de notre continent.

En même temps – et cela sera également inscrit dans cette stratégie, dans cette boussole stratégique –, cette guerre montre une fois de plus que la sécurité de l’Europe dépend de sa défense collective dans le cadre de l’OTAN. Par conséquent, la boussole stratégique doit orienter la politique de sécurité et de défense de l’UE de façon à ce qu’elle soit complémentaire de l’OTAN, consolidant et approfondissant ainsi le pilier européen de l’Alliance transatlantique. Ce faisant, il nous faut également nous employer à renforcer l’industrie européenne de défense. Non pas simplement pour faire « plus », pour dépenser plus d’argent, mais pour être plus efficaces. L’UE à elle seule utilise six fois plus de systèmes d’armes que les États-Unis. Nous devons mettre fin à cette fragmentation.

Au regard de la politique de sécurité, « plus d’UE » ne veut pas dire que nous allons diminuer notre engagement au sein de l’Alliance transatlantique. La guerre d’agression de Vladimir Poutine nous montre que nous devons continuer à faire évoluer notre défense collective. Et nos alliés – nous l’avons clairement ressenti – exigent qu’en tant que première puissance économique européenne, nous montrions l’exemple dans ce processus.

L’OTAN mettra en place cet été un nouveau concept stratégique que les chefs d’État et de gouvernement adopteront fin juin à Madrid. Et nous le savons aujourd’hui, nous en débattons d’ailleurs en ce moment même : la logique du « fil de détente » employée jusqu’ici, qui signale de par une présence minimale dans les États baltes et en Pologne qu’une attaque contre un pays de l’OTAN est une attaque contre tous, cette logique donc, sous sa forme actuelle, ne suffira plus.

Nous devons donc ancrer sur le long terme les renforts que nous avons mis en place ces dernières semaines. Nos exercices militaires doivent refléter les nouvelles réalités. Et nous devons prendre en considération le fait que toute la partie orientale du territoire de l’Alliance est exposée à une nouvelle menace, et que nous devons donc établir des présences de l’OTAN dans les pays d’Europe du Sud-Est. L’Allemagne apportera une contribution substantielle à cet égard en Slovaquie.

La guerre nous a également montré que la dissuasion nucléaire de l’OTAN doit rester crédible. C’est pourquoi le gouvernement fédéral a désormais choisi de faire l’acquisition d’avions de combat F-35. Cependant, notre objectif demeure un monde sans armes nucléaires. Nous voulons discuter de cet objectif avec nos partenaires, dans le cadre du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, mais aussi en tant qu’observateurs avec les membres du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires.

J’aimerais que nous ayons un débat franc sur la manière de créer les conditions pour mettre en place des mesures de désarmement. Cela ne se fera pas sur la base d’exigences unilatérales imposées à nos partenaires occidentaux de l’Alliance : il n’y aura de véritables mesures de désarmement que si tous les États dotés de l’arme nucléaire prennent des mesures crédibles. Nous savons également – et c’est le pire dans la situation actuelle – que Vladimir Poutine fait exactement l’inverse en menaçant de recourir aux armes nucléaires.

Néanmoins, nous sommes du côté du droit international. Et donc en position de force. Aussi, il est évident à nos yeux, et cela figurera également sous cette forme dans cette stratégie de sécurité nationale : le désarmement et la maîtrise des armements occupent toujours une place centrale dans notre sécurité. Il nous faut penser ces deux éléments comme étant complémentaires de la dissuasion et de la défense.

Cela veut dire pouvoir se défendre au sein de l’Alliance, ce qui constitue un facteur décisif de notre capacité d’action. Pour moi, la capacité à se défendre décrit tout autant la capacité que la volonté de se défendre. Et je suis consciente que pour bon nombre de citoyennes et citoyens allemands, pour bon nombre de personnes ici présentes – je ne m’exclus pas du lot –, cela a longtemps été un mot tabou. Mais je suis convaincue que notre capacité à nous défendre influe sur notre sécurité. Notre sécurité pour nos vies en liberté.

Grâce au fonds spécial dédié à notre capacité de défense, nous avons donc franchi une étape importante pour moderniser plus rapidement et équiper entièrement nos forces armées, mais aussi – et c’est un point crucial – pour renforcer notre capacité commune à assumer des responsabilités au sein de l’Alliance. Car il est essentiel que la définition de notre capacité de défense soit en phase avec notre époque, et non pas avec le siècle dernier. Ce qui veut dire que des questions comme le cyberespace, mais aussi l’aide à la stabilisation jouent à cet égard un rôle central.

Nous devons penser la sécurité pour l’avenir. Sinon, nous n’aurions pas besoin d’une nouvelle stratégie de sécurité. Aussi notre stratégie de sécurité nationale s’attaquera-t-elle à des chantiers stratégiques majeurs dont nous n’avons jusqu’à présent pas encore discuté suffisamment en détail dans la sphère politique ou en Europe.

Nous voyons maintenant que ces questions ont toujours été les questions stratégiques du passé : défendons-nous notre sécurité loin d’ici, dans l’Hindou Kouch ou ailleurs ? Ou défendons-nous notre sécurité directement à nos portes ? Dans le monde interconnecté dans lequel nous vivons, nous voyons que ce n’est pas tout l’un ou tout l’autre. Loin d’ici ou près d’ici. Nous défendons notre sécurité aussi bien ici, à nos portes, qu’à dix heures de voiture de chez nous, tout comme dans le monde interconnecté.

Et nous le constatons dans notre pays et l’avons déjà constaté ces dernières années : dans un monde numérisé, la frontière entre menaces de l’intérieur et menaces de l’extérieur s’estompe complètement. Notre constitution contient également des lignes séparatrices. Nous devons sincèrement nous demander, et je crois que personne dans cette salle n’a déjà la réponse à cette question : que faire désormais de ces vieilles lignes séparatrices ?

Nous voyons également, avec l’initiative des Nouvelles routes de la soie, que les investissements dans les infrastructures sont susceptibles d’influer sur la sécurité. Nous avons défini une souveraineté européenne qui indique clairement notre volonté de toujours coopérer là où c’est possible et de rester autonomes là où c’est nécessaire. Mais l’on ne peut être autonome que si l’on n’est pas complètement tributaire des autres. On ne le voit pas uniquement chez nous en Europe, mais aussi dans le monde entier. En Afrique, mais surtout dans l’Indopacifique – lorsque l’on regarde dans quels pays la Chine a entièrement investi dans l’approvisionnement en électricité. Alors on constate aussi que des questions de souveraineté, d’intégrité territoriale et des questions de droit international se posent de manière très saisissante dans ces régions. C’est la raison pour laquelle durant les prochains mois, nous n’élaborerons pas seulement une nouvelle stratégie de sécurité mais aussi une nouvelle stratégie vis-à-vis de la Chine.


Mesdames, Messieurs,

Notre capacité d’action résulte de la force de nos alliances, de notre capacité à nous défendre. Mais elle sous-entend aussi de ne pas être dépendant ou vulnérable au chantage dans nos relations économiques et énergétiques. La guerre l’a également clairement mis en relief.

Nombre d’entre nous dans cette salle n’ont cessé d’affirmer, ces dernières années, que l’approvisionnement énergétique est également une question de sécurité. Cela fait exactement huit ans que la Russie a annexé la Crimée, en violation du droit international. À vrai dire, il y a beaucoup de choses que nous savions déjà il y a huit ans et sur lesquelles nous discutons de nouveau aujourd’hui. Ce n’est pas pour rien – et certains députés du Parlement européen sont ici parmi nous – que l’Europe s’était à l’époque penchée sur ces questions : à quoi sert exactement la directive sur le gaz ? Qu’est-ce que le dégroupage ? Que signifie l’efficacité énergétique, et l’interaction entre l’énergie, le climat et les questions économiques ? Ces débats ont été menés dans de nombreux groupes de réflexion – certains sont aussi parmi nous dans cette salle.

Et ce qui est vraiment tragique dans tout cela, c’est que nous le savions puis, d’une certaine façon, cela s’est effiloché. Cela ne sert absolument à rien de dire aujourd’hui qu’untel savait ou a dit telle ou telle chose dans le passé. Il ne sert à rien de pleurer sur le lait renversé ; il convient désormais de rectifier le tir. C’est pourquoi il est si crucial que le ministère fédéral de l’Économie, que le ministère de l’Énergie mette tout en œuvre et accélère la cadence pour que nous ne soyons plus dépendants des importations d’énergies fossiles, en particulier des importations russes ; cependant, nous ne devons pas pour autant glisser dans une nouvelle situation de dépendance envers d’autres pays, mais avoir notre propre souveraineté énergétique. Tout en sachant que nous devrons aussi toujours importer des énergies vertes.

Une chose est sûre : nous devons renoncer aux combustibles fossiles et nous tourner plus rapidement vers des énergies renouvelables et efficaces. Il ne s’agit là pas uniquement d’investissements dans les énergies propres, mais aussi d’investissements dans notre sécurité et donc dans notre liberté.

Nous voici arrivés à la question de politique de sécurité de notre époque : la crise climatique. Non pas en concurrence avec le défi de la guerre et de la paix, mais en lien avec ce dernier. C’est là que réside le véritable défi. Les fondements de la sécurité de notre existence n’existent que si nous parvenons à maîtriser la crise climatique. Je dis ici très clairement « maîtriser » et non « stopper ». Nous ne sommes plus en mesure de stopper le réchauffement climatique. Nous avons d’ores et déjà un réchauffement climatique de plus d’un degré. Ainsi, il n’est plus uniquement question d’« atténuation », mais, pour des raisons de politique de sécurité – et c’est ce que Jennifer Morgan et beaucoup d’autres dans ce ministère mettront en place aux côtés des autres ministères –, il est aussi question d’adaptation et de « pertes et préjudices », afin de pouvoir guider les États les plus vulnérables vers un avenir sûr, dans le contexte de ce réchauffement climatique.

Parce que nous voyons que la crise climatique fragilise davantage la sécurité, notamment dans les pays vulnérables. Nous le constatons dans le monde entier. Nous le constatons tout particulièrement au Sahel où les phénomènes météorologiques extrêmes, l’insécurité alimentaire et les flux migratoires exacerbent les crises entre pays. Et ce n’est pas un hasard si les djihadistes et les réseaux de criminalité organisée se servent de cette fragilité comme d’une porte d’entrée pour imposer leurs intérêts de pouvoir, leur haine de l’humain, compromettant ainsi non seulement la sécurité sur place mais aussi notre sécurité ici en Europe. C’est la raison pour laquelle la diplomatie climatique fait partie intégrante de notre stratégie de sécurité. Chaque tonne de CO2 en moins, chaque dixième de degré de réchauffement climatique en moins est une contribution à la sécurité humaine.

Cela veut dire que nous devons aborder la question de nos dépendances économiques. Nous avons longtemps appliqué le principe du « plus il y a d’interdépendance économique, mieux c’est ». Nous constatons désormais qu’une orientation économique aussi peu variée est précisément ce qui nous rend vulnérables. Cela ne vaut pas seulement pour notre relation avec la Russie. Lorsque nous abordons le sujet de la connectivité, lorsque nous abordons le sujet de la dépendance, nous devons donc surtout penser les choses globalement. Ce n’est pas comme si on avait d’une part la politique commerciale, d’autre part la politique infrastructurelle et un peu plus loin la politique étrangère et de sécurité. Non, tout cela est lié.

Car au 21e siècle, on peut être vulnérable quand des États autoritaires investissent des milliards d’euros dans des autoroutes, des rues, des réseaux électriques et des ports européens. C’est pourquoi, dans notre stratégie de sécurité mais aussi au sein de ce gouvernement fédéral, nous avons décidé de renforcer ensemble nos instruments de politique étrangère. C’est le principe d’une politique étrangère guidée par des valeurs. Une politique étrangère guidée par des valeurs implique de défendre à la fois des valeurs et des intérêts, y compris des intérêts économiques, parce que les deux sont intrinsèquement liés.

Et me voici arrivée à mon troisième point : nos instruments de politique étrangère et de sécurité. Car cet aspect ne concerne pas uniquement la sécurité de la défense. La composante militaire n’est pas le seul facteur. Si nous voulons nous affirmer dans l’épreuve de force du 21e siècle sur la scène internationale, il nous faudra alors mettre à jour tous nos instruments : militaires, politiques, analogiques, numériques, technologiques. Nous devons avoir une compréhension globale de la sécurité, sans perdre pour autant totalement en précision.

J’ai la profonde conviction que le vaste engagement de l’Allemagne dans le monde durant ces dernières années et décennies – que ce soit en matière de diplomatie, de prévention des crises, de politique culturelle extérieure, de sport, de travail d’éducation ou de coopération au développement –, contribue également de manière décisive à notre sécurité. Parce qu’on nous voit en tant qu’Allemagne et qu’on nous voit précisément dans toute cette diversité.

Nous l’avons vu ces derniers jours : nous avons su convaincre d’autres pays de se positionner clairement, alors qu’ils n’étaient pas sûrs de la position qu’ils devaient adopter, non pas uniquement parce que nous avons dit qu’il en allait de notre ordre de paix européen, du droit international. Mais aussi parce que, du fait de notre diplomatie de longue date, de nos bonnes relations, de notre capacité à nous autocritiquer et aussi parce que nous savons être à l’écoute, nous jouissons d’une certaine confiance. Pas partout mais dans de nombreuses régions du monde. C’est l’un des fruits d’une politique étrangère allemande globale et multilatérale.

Je pense que nous en sommes tous reconnaissants, tout comme je le suis à titre personnel en tant que nouvelle ministre des Affaires étrangères. Mais il est également de notre devoir de ne pas l’oublier ; au lieu de cela, nous devons continuer à renforcer et à intensifier nos efforts en la matière. La diplomatie, l’action culturelle, l’éducation, le sport, la médiation de crise – un engagement diversifié qui s’inscrit dans la durée, où l’on ne voit pas les résultats du jour au lendemain –, cela aussi constitue un investissement dans notre sécurité à tous.

Car notre réponse aux crises doit être à la hauteur de leur complexité. Quand il y a des pénuries d’approvisionnement massives, par exemple – et la situation va s’aggraver car l’Ukraine ne peut plus livrer de blé ou de nombreuses autres choses à des pays, notamment en Afrique – et quand certaines populations sont en conséquence encore plus menacées de famine, alors le risque de nouveaux conflits augmente, comme celui des discours mensongers.

Par conséquent, face à cette situation grave, nous devons agir dès maintenant, dans notre stratégie de sécurité nationale, avec une large panoplie d’instruments incluant la diplomatie, la promotion de la paix, la stabilisation, la coopération économique ainsi qu’un appui financier et matériel aux pays et aux organisations internationales.

Mais encore une fois : « toujours plus » n’est pas forcément synonyme de « toujours mieux ». Là aussi, nous devons nous demander honnêtement si nos moyens sont réellement efficaces et s’ils contribuent à une stabilisation des régions et à notre propre sécurité. Et je pense que nous pouvons tous dire que la méthode du saupoudrage n’est certainement pas le moyen le plus efficace. Lorsqu’en tant que nouvelle ministre, vous ne savez pas encore très bien ce que soutiennent d’autres ministères dans un pays, ce n’est visiblement et malheureusement pas un hasard, mais cela montre aussi à quel point nous devons coordonner davantage non seulement notre coopération en matière de politique étrangère, mais aussi en matière de politique économique, énergétique et de développement.

C’est ce que nous avons défini, dans l’accord de coalition, comme une politique étrangère cohérente. Mais un point central de cette stratégie de sécurité sera également que nous concertions nos financements et qu’ils ne se fassent pas obstacles.


Mesdames, Messieurs,

Des questions complexes nécessitent des réponses complexes. Et comme je l’ai déjà donné à entendre au début de mon discours : le plus grand défi sera assurément celui du cyberespace. Car nous voyons que ce domaine fait partie intégrante des guerres modernes. Nous constatons aussi que des méthodes de guerre que nous pensions en partie dépassées sont mises en œuvre. Mais le grand défi, c’est que les cyberguerres, les guerres hybrides, s’ajoutent à cela.

Et nous ne voyons pour l’instant que les prémices des répercussions que cela peut avoir. Nous le voyons aussi aux hactivistes qui sont actuellement à l’œuvre et qui sont susceptibles de verser de l’huile sur le feu. Dans ces cas-là, il est impossible de savoir quels sont les acteurs responsables. Ce qui, autrefois, était une attaque contre une conduite de gaz, avec une bombe ou un missile, est aujourd’hui une cyberattaque contre des hôpitaux. Et quand l’attaque est particulièrement efficace, à six endroits différents dans nos seize Länder. Qui est donc compétent : La Bundeswehr, l’Office fédéral de police criminelle ou les six Länder concernés ? Parce que nous n’avons aucune idée si c’est le fruit du hasard ou s’il s’agit d’une attaque.

Ces menaces montrent que nous avons certes besoin de bonnes capacités de cyberdéfense, mais une partie de notre travail sur notre stratégie de sécurité nationale devra également se pencher sur les compétences entre la Bundeswehr et les autorités nationales de sécurité de la Fédération et des Länder.


Mesdames, Messieurs,

Cette guerre contraire au droit international de Vladimir Poutine nous confronte à une nouvelle réalité en termes de politique de sécurité. Mais je pense qu’il est aussi important de reconnaître que tout n’est pas subitement nouveau et différent. Au lieu de cela, nous devons aiguiser notre regard sur ce qui est véritablement nouveau, tout comme sur les mesures que nous avons prises et qui se sont avérées efficaces et sur les mesures que nous devons maintenir. Il est clair que nos soldates et nos soldats ne seront plus automatiquement déployés à des milliers de kilomètres de Flensburg ou de Fribourg-en-Brisgau. Ces missions demeurent néanmoins importantes. Et c’est dans cet esprit que nous allons maintenant redéfinir notre politique de sécurité.

Je trouve que – comme je l’ai déjà mentionné, notamment parce qu’il s’agit d’un défi majeur – nous pouvons entamer ensemble ce processus avec confiance. Car nous avons réagi résolument à la guerre de Vladimir Poutine, aux côtés de nos partenaires et en tant que démocraties libérales. Aux côtés de partenaires qui partagent nos valeurs et qui, comme nous, les défendent. Pas seulement l’Occident, mais une alliance de démocraties libérales à l’échelle mondiale qui adhèrent au droit international, à la démocratie et à un ordre international fondé sur des règles.

Et si nous voulons démontrer que l’idée libérale est plus forte que les régimes autoritaires, alors il nous faut traduire encore plus efficacement nos principes en mesures politiques concrètes : à travers une position claire, une action décisive et avec des instruments qui sont agiles, efficaces et en phase avec notre époque.

Nous adopterons une approche réfléchie et pragmatique, une approche non pas manichéenne, mais qui nous incite à réfléchir et à débattre. Et avec une boussole de valeurs claire en main. Pour la sécurité de nos vies en liberté. Pour notre paix et l’avenir de nos enfants dans une Europe démocratique commune.

Je vous remercie.

Retour en haut de page