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Discours de la ministre fédérale des Affaires étrangères Annalena Baerbock à l’occasion d’un événement virtuel organisé par B’nai B’rith International en commémoration de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste : « International Holocaust Remembrance Day: Responsibilities for All of Society »

24.01.2022 - Discours

Il y a trois ans, l’historien Saul Friedländer a prononcé un discours devant le Bundestag allemand à l’occasion de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste. Ses mots résonnent aujourd’hui encore dans ma tête.

Dans son discours, il racontait comment sa famille avait traversé l’Europe pour fuir les nazis. Ses parents parvinrent finalement à la conclusion que ce voyage devenait trop dangereux pour leur fils qui avait alors tout juste neuf ans. Ils décidèrent de le cacher dans un internat, seul.

M. Friedländer a alors décrit le moment de la séparation et a tourné ses pensées vers sa mère et son père : « Qu’ont-ils donc ressenti en voyant leur jeune fils, qui se débattait de toute force pour rester avec eux, être emmené hors de leur chambre ? »

À cet instant, nombre de personnes, moi y compris, avaient les larmes aux yeux au Bundestag. J’ai eu une pensée pour mes propres filles, qui ont aujourd’hui six et dix ans. Comment me serais-je senti si j’avais en tant que maman dû les abandonner ainsi ?

En vérité, pour quelqu’un comme moi, qui suis née en 1980 et vis dans l’Allemagne contemporaine, une telle question dépasse l’imaginable. Je ne peux réclamer être en mesure de concevoir l’horreur et la souffrance endurées par M. Friedländer, par ses parents ou par toute autre victime de l’Holocauste.

Le discours de M. Friedländer m’a donc clairement fait apparaître une chose : Si nous souhaitons perpétuer le souvenir de la Shoah à l’avenir, nous devrons nous adapter à une nouvelle ère : une ère au cours de laquelle la majeure partie de la population n’aura pas fait l’expérience ou n’aura plus de lien avec le passé alors que ce sont ces expériences et ces liens qui permettent de s’imaginer la vie sous le régime nazi ou pendant la Deuxième Guerre mondiale ainsi que la Shoah.

Cette tâche est pourtant de la plus haute importance. Nous devons nous assurer que nous n’oublierons jamais. Cela, nous le devons à six million d’hommes, de femmes et d’enfants juifs, assassinés pendant la Shoah, ainsi qu’à toutes celles et ceux qui furent également persécutés par les nazis. Cultiver leur souvenir et le souvenir de leur vie est pour nous une obligation morale.

Oublier nous est également interdit car nous souhaitons garantir l’avenir de la démocratie européenne et de notre projet de paix européen. Après 1945, nos démocraties libérales et le processus européen d'intégration ont été construits en réponse à la Deuxième Guerre mondiale et à l’Holocauste. Leur existence est intrinsèquement liée à la connaissance de notre passé obscur. Je cite : « Si, dans les années à venir, nous voulons nous rappeler pourquoi il a paru si important de construire une sorte d’Europe sur les crématoires d’Auschwitz, l’histoire seule peut nous y aider », fin de citation. Voici ce qu’écrivait l’historien Tony Judt.

Et cela s’applique en particulier à l’Allemagne. « Plus jamais », il s’agit là du principe sur lequel nous avons reconstruit notre pays au cours des décennies suivant la guerre. Et ce principe se retrouve aujourd’hui encore toujours au cœur de notre identité nationale.

Mesdames et Messieurs,

Le nouveau gouvernement allemand s’engage donc pour ces raisons à perpétuer le souvenir de la Shoah, aujourd’hui comme demain. Nous assumerons notre responsabilité et nous continuerons de faire face à notre passé.

C’est pourquoi, nous poursuivons notre travail de mémoire sur l’Holocauste : nous apportons ainsi notre soutien à de nouveaux musées de la Shoah, par exemple à Amsterdam ou Thessalonique. Nous réunissons des jeunes issus de différents pays autour de mémoriaux de la Shoah. Et, aux côtés de la communauté turque en Allemagne, nous promouvons un projet destiné à mener des recherches au sujet des victimes turques de l’Holocauste.

Nous renforçons en outre la lutte contre l’antisémitisme et la dénaturation de la Shoah, dans notre pays comme à l’étranger. Aujourd’hui, 200 000 juives et juifs vivent de nouveau en Allemagne et la communauté juive fait partie intégrante de notre société. Mais les choses sont loin d’être parfaites : La publiciste Marina Weisband a ainsi décrit la vie juive en Allemagne comme étant « ambivalente, emplie de collectivité et de solidarité, de peur et de frustration ».

En tant que ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne, la hausse de l’antisémitisme dans mon pays me fait honte. Les attaques terroristes visant des synagogues, les discours haineux, les juifs qui se font agresser en pleine rue à Berlin parce qu’ils portent la kippa et les personnes qui manifestent en portant une étoile jaune frappée de l’inscription « non vacciné » : tout cela est intolérable. Nous réagissons face à de tels actes en appliquant nos lois avec la plus grande sévérité. Au cours des années à venir, nous investirons un milliard d’euros dans la lutte contre l’antisémitisme et la haine ciblant des groupes présentant des caractéristiques communes et nous financerons également des projets allant de la formation de policiers à des campagnes sur les réseaux sociaux.

Ces mesures vont de pair avec nos efforts internationaux : nous poursuivrons ainsi notre travail dans le cadre du Comité sur l'antisémitisme et la négation de l'Holocauste au sein de l’Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste. Israël et l’Allemagne ont en outre présenté auprès de l’ONU une résolution concernant la négation et la déformation de l’Holocauste et celle-ci a été adoptée il y a quelques jours au cours de l’Assemblée générale.

Nous avons besoin de partenaires comme vous qui fournissent un travail formidable pour soutenir les juives et les juifs à travers le monde.

Les initiatives communes sont la preuve de l’amitié étroite que nous entretenons avec Israël. La sécurité est et demeure une raison d'État pour le nouveau gouvernement allemand. Nous élevons la voix contre toute critique et toute haine infondées envers Israël. Nous promouvons les accords visant la normalisation des relations entre Israël et les États arabes et nous nous engageons pour favoriser la coopération entre Israël et les Palestiniens. Nous sommes convaincus qu’une solution à deux États obtenue par la concertation offre les meilleures chances aux deux parties prenantes de cohabiter en paix.

Mesdames et Messieurs,
Dans son discours devant le Bundestag allemand, Saul Friedländer exprimait l’espoir que l’Allemagne, telle qu’elle a été forgée au cours des décennies après 1945, « continuerait de lutter pour la tolérance, l’inclusion, l’humanité et la liberté, soit, en résumé, pour la véritable démocratie ».

Permettez-moi de vous assurer : nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour répondre à cette attente. Nous sommes conscients que la paix, la liberté et la démocratie sont historiquement enracinées en Europe et que nous devons protéger ces racines. Nous avons conscience de notre obligation morale de nous souvenir de toutes celles et ceux qui ont été assassinés pendant la Shoah.

Ensemble, nous pouvons insuffler vie à la promesse du « Jamais plus », aujourd’hui comme demain, et nous pouvons veiller à ce qu’aucune mère, aucun père n’ait jamais à revivre le triste destin des parents de Saul Friedländer : abandonner un enfant pour lui sauver la vie.

Je vous remercie.

 

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