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L’Europe a besoin d’une stratégie pour l’Indopacifique

12.04.2021 - Interview

L’avenir politique mondial se joue en Asie. L’Allemagne doit y renforcer son engagement  – sous la forme d’une stratégie européenne pour l’Indopacifique. Le ministre fédéral des Affaires étrangères Heiko Maas s’exprime dans une tribune publiée dans le journal Handelsblatt.

La pandémie a anéanti de nombreuses certitudes. En revanche, elle a renforcé l’une des grandes tendances de la politique mondiale, à savoir l’essor de l’Asie. Tandis que l’économie mondiale s’effondrait en 2020, des économies comme celles du Viet Nam ou de la Chine étaient en pleine expansion. En particulier certaines sociétés ouvertes en Asie nous montrent comment le virus peut être endigué avec succès. De plus, sans l’Inde, principal pays exportateur de vaccins, le monde ne pourra pas vaincre la pandémie.

En tant que nation exportatrice, l’Allemagne a longtemps observé la montée en puissance de l’Asie sous la perspective des opportunités économiques. Mais aujourd’hui, cela ne suffit plus. Car cette progression a finalement abouti à la naissance de trois Asie : il y a tout d’abord l’Asie de l’économie – une Asie que l’on connaît bien : dynamique, ouverte, connectée. Mais il y a aussi une Asie de la géopolitique, marquée par des nationalismes, des conflits territoriaux et une course aux armements de plus en plus durs, ainsi que la rivalité sino-américaine. Et enfin, il y a une Asie des défis mondiaux sans laquelle une mondialisation juste et la maîtrise de la pandémie ou de la crise du climat ne sont pas possibles.

Or, ces trois Asie se heurtent de plus en plus : les rivalités géopolitiques menacent le commerce libre. La lutte contre la pandémie se transforme en une concurrence systémique entre démocratie et autoritarisme. La croissance économique tumultueuse aggrave fortement le changement climatique. Avec ces dynamiques, la région située entre la côte est de l’Afrique et la côte ouest de l’Amérique, cette région appelée l’Indopacifique, déterminera largement l’avenir du monde.

Pour l’Allemagne, cela signifie que nous devons davantage investir dans cette région, non pas seulement sur le plan économique, mais aussi politique. C’est la raison pour laquelle nous avons adopté pour la première fois des lignes directrices pour l’Indopacifique comme cadre dans lequel nous proposons des coopérations à tous les pays de la région : pour des économies ouvertes et le libre-échange, pour la lutte contre la pandémie et le changement climatique, et pour un ordre inclusif et fondé sur des règles.

Le poids d’une Europe unie est nécessaire pour faire valoir ces intérêts. Aux côtés de la France et des Pays-Bas, nous nous sommes donc attelés à l’élaboration d’une stratégie européenne pour l’Indopacifique. Elle devrait être prête d’ici la fin de l’année, nos consultations au niveau des ministres des Affaires étrangères débutant dès ce mois-ci.

Une telle stratégie européenne pour l’Indopacifique doit tenir compte des trois Asie. Elle se base sur l’Asie de l’économie, puisque c’est dans ce domaine que l’UE et l’Allemagne sont déjà bien placées. Pour de nombreux pays de la région, l’Europe est en effet un partenaire crucial pour ce qui concerne le commerce, les technologies et les investissements. La seule République fédérale d’Allemagne effectue actuellement un cinquième de ses échanges extérieurs avec les pays de cette région, et des millions d’emplois en dépendent.

D’où la nécessité pour nous de nous montrer encore plus ambitieux en matière de commerce. Ces derniers temps, l’Union européenne a conclu des accords de libre-échange porteurs d’avenir qui fixent des normes écologiques et sociales. En même temps, les pays d’Asie orientale et du Sud-Est ont créé, fin 2020, la plus grande zone de libre-échange du monde : elle couvre un tiers de l’économie mondiale. J’en conclus que si nous ne devenons pas plus actifs, d’autres écriront à notre place les règles du futur. Il est donc temps que l’UE mène rapidement à bien les négociations en cours sur les accords commerciaux avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et qu’elle avance dans les négociations avec l’Indonésie et avec l’Inde.

De cette manière, nous réduirons également les situations de dépendance dont nous avons fait la douloureuse expérience dans le contexte de la crise du coronavirus. Cela se résume en un mot : la diversification. La Chine reste pour nous, bien sûr, un partenaire économique central mais en même temps nous ne devons pas négliger des économies développées comme le Japon ou la Corée du Sud ou encore les marchés en expansion d’Asie du Sud. Cela vaut au même titre pour l’Asie du Sud-Est : l’Indonésie est cette année le pays partenaire de la Foire de Hanovre.

De concert avec ses partenaires de la région indopacifique, l’Europe peut fixer des normes pour les nouvelles technologies, une transition numérique humaine et une connectivité durable. Ce faisant, l’Europe bénéfice de certains atouts : sa force d’innovation et sa puissance économique ainsi son pouvoir régulateur. Lors du sommet UE-Inde qui se tiendra au mois de mai, nous voulons créer avec New Delhi un partenariat sur la connectivité qui resserre encore davantage les liens entre les économies numériques indienne et européenne. Et avec le nouveau gouvernement du président américain Joe Biden, nous avons l’intention de nous concerter étroitement pour assurer des accès aux marchés et des conditions d’investissement équitables. Ces mesures renforcent une Asie ouverte et connectée comme moteur de l’économie mondiale.

D’un autre côté, les tensions augmentent dans l’Asie de la géopolitique. Or de nouvelles guerres froides, voire des conflits aigus dans l’Indopacifique, voilà qui serait un cauchemar économique et politique. L’Europe doit donc s’engager davantage contre la polarisation et en faveur d’un espace indopacifique fondé sur des règles et inclusif.

Le partenariat stratégique conclu en décembre dernier par l’UE et l’ASEAN, l’association des nations de l’Asie du Sud-Est, nous relie avec des puissances moyennes animées du même esprit. Nous réaffirmons l’intérêt que l’Allemagne porte à la coopération, à des voies maritimes libres et au respect du droit international – dont les sanctions contre la Corée du Nord – en dépêchant un navire de la marine allemande dans la région et en adhérant à l’accord relatif à la lutte contre la piraterie en Asie. De plus, la ministre fédérale de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, et moi-même avons prévu de discuter pour la première fois, ce mardi, avec nos homologues japonais des défis que posent le libre-échange et la sécurité dans la région.

Réduire les rivalités géopolitiques en Asie est aussi une condition nécessaire pour pouvoir forger l’avenir avec l’Asie des défis mondiaux. Les États-Unis, la Chine, l’Inde et l’Union européenne, les plus grands émetteurs de CO2, ne sortiront vainqueurs de la lutte contre le changement climatique qu’en agissant ensemble. Le sommet sur le climat qui sera organisé la semaine prochaine par les États-Unis pose les jalons de la coopération. L’Allemagne et l’Europe en profiteront également, eux qui investissent depuis des années dans les énergies renouvelables, la protection du climat et la biodiversité dans la région indopacifique.

Face à la lutte contre la Covid-19 également, les pays d’Europe et ceux de l’Indopacifique ont besoin les uns des autres. Nous tablons sur des solutions multilatérales. Ainsi, l’Union européenne est de loin le plus grand soutien du mécanisme international COVAX. En tant que principal producteur de vaccins, l’Inde est le premier fournisseur de ce mécanisme. Nous en profitons tous puisque sans campagne de vaccination mondiale, les variants ne cessent de nous faire reculer dans la lutte contre la pandémie.

Pour finir, l’Europe poursuivra dans l’Indopacifique son engagement en faveur des droits de l’homme et de la démocratie. Nous l’avons montré dernièrement en appliquant des sanctions contre les responsables de violations des droits de l’homme à Xinjiang, et contre la junte au Myanmar qui conduit son pays au bord de la guerre civile. Il va de soi que cela n’est pas gratuit. Mais la crédibilité et la fermeté des principes restent pour nous des garde-fous de la politique mondiale.

Ce sont les populations sur place qui décident de l’avenir de l’Asie. L’Europe est prête pour un nouveau partenariat qui consiste à rechercher le dialogue avec l’Asie de l’économie en tant que région ouverte, à maîtriser ensemble la rivalité géopolitique en Asie et à donner, avec l’Asie des défis mondiaux, des réponses pour l’avenir. Tel doit être l’objectif de la politique européenne, pour et avec l’Indopacifique.

Handelsblatt.com

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