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L’heure est au renouveau du partenariat transatlantique

27.10.2020 - Interview

Tribune du ministre fédéral des Affaires étrangères Heiko Maas publiée dans l’hebdomadaire allemand « Welt am Sonntag  »

Une superpuissance vacillante, une démocratie au bord du gouffre, des élections fatidiques pour l’Ouest : à la veille des élections présidentielles américaines, les superlatifs et les scénarios catastrophe ne manquent pas. Et chaque nouveau tournant dans ce dernier sprint, digne d’un film, de la campagne électorale se déverse telle une vague d’excitation de notre côté de l’Atlantique. Par les temps qui courent, l’objectivité et le pragmatisme sont absents. Et pourtant, il importe justement maintenant de garder la tête froide pour pouvoir se préparer à l’après-élections américaines. Un essai en cinq thèses :

  1. Même si, le matin du 4 novembre, aucun vainqueur n’est encore désigné, toute action prématurée sera malvenue. Malgré les inquiétudes justifiées que peuvent susciter en nous certains propos tenus durant cette campagne électorale : les institutions américaines, la constitution séculaire de ce pays, une constitution qui a fait ses preuves face aux crises, méritent notre confiance, tout spécialement celle de l’Allemagne qui doit sa liberté et sa démocratie aux États-Unis.

    En tant qu’Allemands, nous avons appris ceci des États-Unis au cours des décennies passées : la démocratie a besoin de règles qui soient acceptées par tous ses représentants. Cela signifie qu’il n’y a pas seulement de brillants vainqueurs mais aussi de bons perdants. Cela comprend aussi la culture d’un comportement civilisé entre démocrates. Mais lorsque ceux qui pensent différemment sont traités en ennemis, la démocratie en souffre. À ce moment-là apparaissent automatiquement des tensions comme celles auxquelles nous avons assisté ces derniers mois aux États-Unis et comme celles que nous connaissons aussi chez nous face à la crise du Coronavirus.

    La mission première du nouveau président américain élu doit donc être de refermer les fossés entre les Américaines et Américains que cette campagne électorale n’a fait que creuser. Et moins le futur président veut ou peut le faire, plus les États-Unis resteront concentrés sur eux-mêmes, car la scission de leur pays ne fera que s’aggraver.

  2. Si les forces de l’Amérique restent concentrées à l’intérieur, cela signifie pour nous, Européens, que nous devons nous préparer à un moindre engagement des Américains à l’échelle mondiale. Avant les élections, nous avons déjà dit qu’il était dans notre propre intérêt en matière de sécurité de pouvoir aussi, le cas échéant, régler seuls les crises à nos portes. Cela sera encore plus vrai après les élections, quel que soit celui qui en sortira vainqueur.

    Nous continuerons donc à investir dans la sécurité européenne et dans nos capacités communes. Notre objectif est la souveraineté européenne. Cela ne veut pas dire que nous souhaitions nous détourner du partenariat transatlantique mais au contraire que seule une Europe qui fournit des efforts crédibles pour défendre elle-même ses propres intérêts en matière de sécurité restera à l’avenir un partenaire attractif pour les États-Unis. Et cela doit rester notre préoccupation. Car l’Europe n’a pas d’autre choix responsable que le partenariat en matière de sécurité avec les États-Unis.
  3. L’entretien de relations appropriées avec la Chine décidera également de l’avenir des relations transatlantiques. Washington considère la montée en puissance de la Chine comme le grand enjeu stratégique du XXIe siècle, et ce tous partis confondus. Le prochain gouvernement américain orientera donc lui aussi des capacités politiques et militaires dans cette direction.

    D’aucuns peuvent y voir un affaiblissement automatique du lien transatlantique. Je considère quant à moi que l’organisation de nos relations avec la Chine constitue au contraire la chance d’instaurer une nouvelle coopération transatlantique. Car les Américains et les Européens accordent le même intérêt aux sociétés ouvertes, aux droits de l’homme et aux normes démocratiques, au commerce équitable, aux libres voies maritimes et à la sécurité de nos données ainsi qu’à notre propriété intellectuelle. Si nous voulons amener la Chine à respecter de telles normes internationales, les États-Unis pourront eux aussi profiter du rôle de l’Union européenne comme premier partenaire commercial de Pékin. Et si nous parvenons à parler d’une seule et même voix au sein de l’Organisation mondiale du commerce au lieu de nous charger mutuellement de droits de douane, nous pourrons également y établir de nouvelles normes, par exemple en ce qui concerne les transferts de technologie forcés ou le traitement des entreprises d’État.
  4. Après quatre années difficiles, l’heure est au renouveau du partenariat transatlantique. Car ceux qui profitent de nos divergences sont à Pékin et à Moscou, mais aussi à Téhéran et à Pyongyang.

    Être partenaires ne veut pas dire se suivre aveuglément. Les États-Unis et l’Europe ont un regard différent sur la Russie, la Chine, le Proche-Orient, l’Afrique ou l’Indopacifique, ne serait-ce qu’en raison de notre géographie et de notre histoire différentes. Nous voyons à cause de cela se creuser sans arrêt l’écart entre l’Europe et les États-Unis. Il serait préférable de reconnaître qu’il est possible d’arriver au même but avec des approches différentes et de se renforcer mutuellement. Pourquoi ne nous concertons-nous pas plus étroitement dans notre politique en matière de sanctions mais aussi dans les possibilités de coopération offertes, par exemple lorsqu’il s’agit d’amener la Russie à coopérer ou de dessiner une perspective politique pour les Balkans occidentaux ?

    Après les élections, le gouvernement fédéral contactera Washington rapidement avec des propositions dans ces domaines, en tant que contribution au nouvel agenda transatlantique. Nous avons besoin d’une nouvelle conception commune des « règles du jeu » mondiales mises à mal ces dernières années de différents côtés. Le commerce et la lutte contre le changement climatique sont des domaines dans lesquels les réponses purement nationales voient trop court car elles ne tiennent pas compte des rapports ainsi que des dépendances à l’échelle mondiale. De même, la pandémie de Covid-19 peut être surmontée uniquement grâce à la coopération internationale, et notamment la coopération dans la fourniture d’un vaccin.
  5. Peu importe qui remporte les élections américaines, que nous jubilions ou que nous soyons déçus, l’issue de ces élections ne doit pas nous faire oublier ceci : les États-Unis sont et restent plus qu’un one man show à la Maison Blanche. Les habitants de nos pays croient pareillement à la démocratie, à la liberté et à la dignité de chacun, de même qu’au fait que l’État est là pour sa population et non le contraire. Aucune élection ne peut l’effacer.

    Cela constitue pour moi à la fois un espoir et une mission à accomplir. L’espoir que nous redevenions plus proches dans les années à venir. La mission à accomplir étant que le partenariat transatlantique repose sur de plus larges bases, grâce à une politique ciblée qui rapproche encore les pays, les régions, les communes, les universités, les organismes de recherche, les entreprises et les acteurs culturels des deux côtés de l’Atlantique. En disant cela, je pense par exemple à notre proposition de pont climatique transatlantique pour faire avancer la lutte contre le changement climatique en dépassant également les clivages idéologiques.

    Lorsque Donald Trump a été élu il y a quatre ans, c’est cet appel précisément qui a retenti de part et d’autre de l’Atlantique : dépasser les clivages, aller vers ceux qui pensent autrement, oser plus de dialogue, y compris en dehors de sa propre zone de confort. La polarisation de la campagne électorale aux États-Unis n’est pas le seul fait qui montre combien il nous reste encore de chemin à faire. Le racisme est une réalité quotidienne de part et d’autre de l’Atlantique. Ici comme aux États-Unis, la division de la société s’est accrue. S’attaquer à la racine de ces phénomènes, voilà l’un des plus grands défis futurs pour les Américains, les Allemands, les Européens. Et cette tâche sera elle aussi plus facile à accomplir si nous l’abordons ensemble, si nous nous écoutons mutuellement et si nous apprenons les uns des autres. Comme le font des partenaires, comme le font des amis.
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