Bienvenue sur les pages du Ministère fédéral des Affaires étrangères

La Turquie doit être notre partenaire dans la question des réfugiés

20.09.2020 - Interview

Tribune de Michael Roth, ministre adjoint chargé des affaires européennes, parue dans le quotidien « Die Welt » le 20 septembre 2020.

L’incendie du camp de Moria est devenu le symbole non seulement de souffrances incommensurables et du désespoir mais aussi de l’échec de la politique migratoire européenne. L’acheminement rapide d’une aide d’urgence et la fourniture aux réfugiés d’un approvisionnement minimum constituent à présent un impératif humanitaire. Le fait qu’au sein de l’Union européenne, l’Allemagne montre le bon exemple et qu’elle s’engage à accueillir des personnes ayant besoin d’une protection représente une étape nécessaire et un devoir d’humanité face à cette catastrophe humanitaire. Le système de valeurs européen nous montre la voie à suivre. Ce corpus de valeurs n’est pas un lieu commun insignifiant : il crée pour chacun d’entre nous des obligations qui sont clairement énoncées dans l’article 2 du Traité sur l’Union européenne.

Mais il s’agit là de solutions ad hoc laborieuses et compliquées pour gérer une situation d’urgence humanitaire. Elles ne sauraient remplacer une politique convaincante. Moria en est une nouvelle preuve : nous avons grand besoin d’une politique migratoire européenne humaine et efficace qui soit digne de ce nom. Une politique qui repose sur les principes d’humanité, de solidarité et de responsabilité et qui trouve un bon équilibre avec des règles bien définies et des procédures ordonnées. Afficher une consternation de circonstance et s’indigner de manière passagère est tout aussi inefficace que l’expression d’un refus catégorique et le repli sur soi. Bien entendu, personne n’a de solutions parfaites toutes prêtes pour créer une nouvelle politique migratoire européenne. Mais il faut maintenant mettre un terme à des années d’impasse et de blocage.

Au cours des prochains jours, la Commission européenne présentera enfin ses propositions de réforme tant attendues. Puisqu’elle assure la présidence du Conseil de l’UE, l’Allemagne est investie d’une responsabilité particulière et s’emploiera de son mieux pour parvenir à une avancée dans les négociations. Dans ce contexte, tous les États membres de l’Union européenne devront faire des concessions pour enfin surmonter les profondes divergences en leur sein. Il est grand temps de prendre vraiment un nouveau départ, en s’appuyant sur un système de valeurs clair et en portant un regard lucide sur ce qui est nécessaire, réalisable et indispensable.  

Le mot d’ordre absolu doit être le suivant : accorder une protection aux réfugiés qui y ont droit. Il s’agit là non seulement d’obligations au regard du droit international mais aussi de notre exigence envers nous-mêmes, de l’essence même de notre communauté de valeurs partagées. Et il y va de notre crédibilité. Comment l’UE peut-elle, en tant qu’acteur mondial qui s’appuie sur des valeurs, avoir du poids sur la scène internationale et s’imposer face à un autoritarisme qui prend toujours plus d’assurance dans la lutte acharnée que se livrent des systèmes opposés si elle échoue lamentablement chez elle sur des questions aussi élémentaires ? En définitive, la mise en place d’une politique migratoire humaine et efficace est dans l’intérêt stratégique de tous dans l’UE, et notamment dans celui des États membres qui jusqu’à présent n’avaient aucun intérêt à des solutions européennes globales.

Pour réussir, la politique migratoire doit être globale : au sein de l’Europe, parallèlement à la mise en place d’une meilleure protection des frontières extérieures de l’Union, il est indispensable de créer un régime d’asile européen opérationnel et solidaire. La charge des États membres de l’UE dont des frontières sont des frontières extérieures de l’Union doit être considérablement allégée. Ces États se sentent abandonnés depuis longtemps. Par ailleurs, il nous faut enfin une solution fiable sur la manière de prendre en charge les personnes secourues en mer. Aucun réfugié ne doit perdre la vie en Méditerranée !

Il est important d’avoir en place des procédures rapides et efficaces de l’État de droit pour pouvoir établir de manière précoce le droit à une protection et pouvoir prendre, directement à la frontière, une première décision pour préciser quelles personnes ont de bonnes chances de bénéficier d’une protection et lesquelles n’en ont pas. Si vous voulons accorder une protection aux personnes qui en ont le plus grand besoin, cela signifie aussi que les personnes qui n’ont pas droit à une protection doivent être rapidement éloignées, après avoir fait l’objet d’une procédure équitable et en bénéficiant d’une assistance au retour et à la réintégration dans le pays d’origine. S’agissant de l’accueil des personnes bénéficiant d’une protection, le régime d’asile européen doit reposer sur une juste répartition des réfugiés entre les États membres de l’UE. Tout État qui prétend de manière répétée ne pas être en mesure d’accueillir des réfugiés doit participer d’une autre manière, dans un contexte de solidarité obligatoire mais souple, que ce soit sous forme pécuniaire, par la mise à disposition de personnel ou par le biais d’un engagement accru dans la coopération au développement et l’aide humanitaire. Aucun État ne doit se dérober complètement à ses responsabilités. La solidarité entre tous est une nécessité absolue. De plus, les régions et les communes qui accueillent des réfugiés doivent être davantage soutenues par des fonds de l’UE. La solidarité et l’esprit d’entraide de nombreuses citoyennes et de nombreux citoyens sont impressionnants. Ils savent dans quelle direction notre système de valeurs nous oriente.   

Cela étant, une approche globale exige également une politique extérieure efficace en matière de migration. En stabilisant les régions en conflit et en nous mobilisant à l’échelle mondiale pour les droits de l’homme et la paix, nous agissons sur les causes de la fuite et des déplacements de populations. Ce faisant, plusieurs approches s’imbriquent les unes dans les autres : un soutien au titre de la coopération au développement pour créer de meilleures perspectives sur place, mais aussi la lutte contre le changement climatique et le commerce équitable sont autant d’approches qui contribuent à limiter les causes de la migration. Mais il est tout aussi important de lutter contre les filières criminelles de passeurs et en particulier de créer des voies d’immigration légales. L’Europe a toujours été un continent d’immigration et d’émigration.

La clé du succès réside dans des partenariats solides avec les pays d’origine, les pays de transit et les pays d’accueil. La Turquie en fait notamment partie, et ce en dépit de toutes les tensions actuelles. En effet, la Turquie est le pays d’accueil de plus de quatre millions de réfugiés, lesquels doivent continuer de pouvoir compter sur un soutien européen. Un élément central à cet égard est notre coopération étroite avec d’autres pays de transit dans le voisinage européen, comme en Afrique du Nord et dans les Balkans occidentaux. Par exemple, en Bosnie-Herzégovine, de nombreuses personnes en quête de protection vivent dans la rue dans des conditions indignes et ont un besoin urgent d’assistance. Dans ces régions aussi, les questions relatives aux réfugiés et à la migration engendrent des tensions politiques et perturbent le tissu social.

Les questions migratoires constituent à l’échelle mondiale des épreuves qui nous occuperont pendant encore longtemps. Les nationalistes et les populistes ont tort : le repli sur soi et le retour au nationalisme mènent sur une mauvaise voie. Un plan réaliste et faisable est ce dont nous avons besoin maintenant. Au niveau mondial, ce n’est que par la coopération internationale et l’adoption d’une approche globale en matière de politique de migration et d’asile que nous pourrons maîtriser la migration. Et c’est aussi de cette manière que nous parviendrons à mieux faire accepter aux sceptiques en Europe l’idée d’un régime d’asile commun solidaire et humain qui montre la force de l’Europe tout en accordant aux personnes ayant droit à une protection la protection qui leur est due. Une politique de migration et d’asile européenne intelligente, efficace et cohérente constitue en outre la meilleure réponse aux discours toxiques et aux campagnes de dénigrement cyniques des forces nationalistes et populistes. Elle leur coupe l’herbe sous le pied. Dans le même temps, nous rappelons aux personnes en quête de protection que l’Europe est un bien précieux et unique. Partageons ce bien avec les personnes bénéficiant d’une protection. Préservons nos valeurs.

welt.de

Retour en haut de page