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« Une très grande tâche internationale pour l’Allemagne »

09.05.2020 - Interview

Monsieur le Ministre, le ministère fédéral des Affaires étrangères se prépare depuis des mois à prendre la présidence du Conseil de l’Union européenne. Quand vous êtes-vous douté avec votre équipe que le coronavirus allait remettre en question votre feuille de route initiale ? Et comment avez-vous réagi ? Avez-vous été obligé de tout reprogrammer ?

Nous avons très vite compris que cela allait nous compliquer encore plus la tâche. Comme l’Allemagne est le plus grand État membre, les attentes placées dans notre présidence étaient déjà immenses avant la crise. Désormais, elles sont encore plus exigeantes. C’est une très grande tâche internationale pour l’Allemagne, même s’il faut se méfier des superlatifs.

Nous devons évidemment adapter notre programmation et nos thèmes où une grande place doit être accordée à la gestion de la crise dans l’ordre du jour. Et cela concerne également les modes de déroulement, en particulier la programmation des manifestations et réunions. Nous devons fixer des priorités claires tout en restant très flexibles pour être capables de réagir à la situation pandémique.


Vous avez déjà parlé d’une présidence placée sous le signe de la lutte contre le coronavirus. En quelques mots, quels seront les grands thèmes prioritaires dans cette situation de crise ?

Il y a clairement des tâches auxquelles nous devons nous atteler en priorité. La gestion de la crise occupe la toute première place. Nous devons à la fois contrôler la pandémie en prenant des mesures aussi coordonnées que possibles et relancer l’économie européenne. Ce sera la marque de notre présidence.

Et il y a les thèmes qui figurent obligatoirement à l’agenda de l’Union européenne pour le deuxième semestre. Ce sont les négociations avec la Grande-Bretagne et le projet de budget de l’Union européenne pour la période 2021-2027, des tâches gigantesques, chacune d’entre elles déjà suffisante pour une présidence en temps normal, sans coronavirus.

Nous voulons également prendre des orientations communes dans des domaines stratégiquement importants comme le changement climatique, les réfugiés et la migration, l’État de droit et la transformation numérique. L’Europe ne peut pas se permettre de perdre une année dans le traitement des grandes questions de l’avenir. La crise ne nous fait pas oublier notre objectif stratégique : dans un monde où la concurrence entre les grandes puissances s’exacerbe, nous voulons renforcer la souveraineté de l’Europe.


Et le Brexit sera aussi à l’ordre du jour ? Plutôt que de s’entretenir du cadre général de ses futures relations avec l’UE, Londres aimerait limiter les négociations à quelques domaines. Vous attendez-vous à des changements avec un pays influent comme l’Allemagne à la présidence ?

Le gouvernement britannique reste opposé à une prolongation du délai. S’il ne change pas d’avis, nous aurons à gérer à la fin de l’année le Brexit en plus du coronavirus. Ne pas avoir d’accord pour nos futures relations, ce serait se lancer dans un voyage vers l’inconnu.

Il est préoccupant de constater que la Grande-Bretagne continue de s’éloigner de ce qui a été convenu dans la déclaration politique, et ce, dans des domaines essentielles des négociations. Ce n’est pas acceptable, car les négociations sont un paquet global, comme cela est prévu dans la déclaration politique. Nous restons fidèles à cette ligne directrice claire, dans un esprit constructif mais avec fermeté.


Qu’en est-il des autres projets, comme le conseil de sécurité européen ou la stabilisation des Balkans occidentaux ? Vont-ils être reportés ?

Absolument pas. Dans cette crise, l’UE a clairement montré qu’elle prend aussi des initiatives dans son voisinage et à l’échelle mondiale : la conférence des donateurs pour lutter contre le coronavirus, que nous avons organisée avec la Commission de l’UE, a obtenu des promesses de dons d’un montant de 7,4 milliards d’euros pour soutenir la recherche d’un vaccin à distribuer équitablement entre les pays. Pour les pays des Balkans occidentaux, l’UE a débloqué plus de 3 milliards d’euros destinés à financer des aides immédiates et des mesures de soutien économique. Malgré la crise, le sommet UE-Balkans occidentaux a bien eu lieu mercredi dernier, virtuellement bien sûr. Il y a quelques semaines, nous avons lancé, malgré le coronavirus, une nouvelle opération de l’UE pour faire respecter la mise en œuvre de l’embargo sur les armes en Libye.

Tout cela prouve que l’UE est capable en cette période de crise d’agir et d’être solidaire sur la scène diplomatique et sécuritaire pendant que d’autres se dégagent de leurs responsabilités ou sont à la recherche du profit rapide. Je suis convaincu que, dans notre propre intérêt, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser tomber les partenaires qui ont des difficultés à faire face à la crise. Nous le regretterions plus tard. Dans le cadre de notre présidence, nous continuerons de rendre les échanges extérieurs de l’UE encore plus efficaces et plus résistants aux crises pour l’après-coronavirus.


La lutte contre la pandémie en Europe semble plus nationale qu’européenne. Ce n’est pas Bruxelles que le gouvernement italien a remercié de manière démonstrative pour son aide de plusieurs milliards mais la Chine du président Xi Jinping pour sa « route de la soie de la santé ». Le virus a-t-il la force de nuire durablement à l’UE ?

Cela dépend de nous. Si nous faisons preuve de détermination, cela pourrait même être finalement le contraire. L’UE sort déjà grandie de la crise et a apporté des réponses communes : nous coopérons pour acheter des vêtements de protection et mettre au point des vaccins. Pour le rapatriement des voyageurs en déroute, nous avons coordonné nos vols au sein de l’UE et avons pu assurer plus rapidement leur retour. Nous avons accueilli en Allemagne des patients d’Italie, de France et des Pays-Bas pour les soigner dans les unités de soins intensifs de nos cliniques. Et nous avons mobilisé en très peu de temps un demi-billion d’euros pour répondre à la crise.

Cette solidarité entre les pays de l’UE est sans précédent dans le monde. Celui qui s’acharne néanmoins à faire de l’UE un bouc émissaire doit sincèrement se demander si les choses se seraient mieux passer sans l’UE. Je ne le pense pas, au contraire.


Vous aviez l’intention de vous consacrer au renforcement du partenariat transatlantique. Le président américain, Donald Trump, est actuellement préoccupé non seulement par l’élection présidentielle mais aussi par le virus. Aura-t-il dans ce contexte encore le temps de prêter l’oreille à l’UE ?

Outre l’intégration européenne, la relation transatlantique est et reste un pilier essentiel de la politique étrangère allemande. Les États-Unis et l’UE exercent ensemble une très grande influence que nous voulons et devons utiliser sur la scène internationale. Même s’il faut se le redire plus souvent ces derniers temps : nous partageons un socle de valeurs communes et nous avons beaucoup plus d’intérêts communs que d’intérêts contraires, y compris en ce qui concerne la sécurité dans le monde. Il s’agit maintenant de coopérer pour relancer l’économie et les échanges commerciaux à l’échelle mondiale, malgré le coronavirus. Personne n’est capable d’accomplir ce tour de force tout seul. Dans ce but, nous nous concertons étroitement, par exemple entre ministres des Affaires étrangères du G7.


Vos diplomates affirment que l’absence de contact direct dans les visioconférences ou conférences téléphoniques représente 10 à 20 pour cent de chances en moins pour le succès d’une négociation. Qu’est-ce que cela signifie pour la présidence du Conseil ? Faudra-t-il des autorisations exceptionnelles pour les déplacements ? Qu’y a-t-il de prévu par exemple pour le sommet UE-Chine au mois de septembre ?

En effet, une négociation européenne est une affaire délicate qui doit être très soigneusement préparée. L’utilisation de formats virtuels rend la négociation d’autant plus difficile. L’UE, ce n’est pas une start-up de 20 personnes. Ce sont 27 pays, 24 langues officielles et des dizaines de milliers d’employés. C’est un fait, le contact personnel manque.

Les restrictions dues au coronavirus auront également au deuxième semestre des répercussions sur la diplomatie que nous voulons naturellement limiter et atténuer autant que possible. Il est encore trop tôt pour se prononcer sur la tenue du sommet UE-Chine. Mais ces dernières semaines et ces derniers mois ont clairement montré qu’il était crucial pour l’Europe de s’intéresser encore davantage à la Chine et de parler d’une seule voix.

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