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« Nous ne devons pas laisser l’UE aux mains des alarmistes »

23.05.2019 - Interview

Interview du ministre fédéral des Affaires étrangères Heiko Maas sur les élections européennes accordée notamment au quotidien « Passauer Neue Presse ».

Le conflit entre les États-Unis et l’Iran sur l’accord nucléaire se durcit. Y a-t-il un risque d’escalade ?
L’heure est très grave. Tant les États-Unis que l’Iran assurent ne pas chercher la confrontation militaire. Le danger est que même des événements imprévisibles peuvent entraîner une spirale délétère. Nous avons déjà assisté aux actes de sabotage de navires dans le golfe d’Oman et à une attaque de drones qui a endommagé un oléoduc saoudien. Dans le contexte actuel tendu, cela peut conduire à une nouvelle escalade et à un conflit militaire. Une désescalade est plus nécessaire que jamais et c’est ce que nous attendons de tous les protagonistes.

Des navires de la marine américaine ont mis le cap sur le golf Persique. Quel est le risque de guerre et d’embrasement de toute la région ?
Dans la région, les crises et les conflits sont nombreux, de l’Iraq au Yémen en passant par la Syrie. Un seul de ces conflits pourrait mettre le feu aux poudres. Toutes les parties prenantes devraient être conscientes du risque d’escalade.

L’Allemagne peut-elle agir comme médiateur ?
Nous jouons déjà ce rôle puisque nous parlons avec les États-Unis, la Russie et la Chine. Et nous dialoguons aussi, de manière intensive, avec l’Iran. De plus, nous organisons, en association avec les Français et les Britanniques, la cohésion de l’Union européenne. Nous assumons ici très clairement des responsabilités et faisons tout ce que nous pouvons pour parvenir à une désescalade. Il ne doit pas y avoir de malentendus susceptibles de générer de nouvelles tensions.  

Pour le moment, pas de rapprochement pourtant...   
Nous ne devons pas nous leurrer : un an après le retrait des États-Unis de l’accord de Vienne, il ne sera pas facile de sauver le JCPoA. Le Plan d’action global commun exprime notre inquiétude face à un Iran en possession d’armes nucléaires. Le monde est plus sûr avec que sans cet accord. Nous ne comprenons toujours pas que les Américains aient pu s’en retirer unilatéralement. Les avantages économiques que l’Iran espérait tirer du JCPoA seront très difficilement réalisables après le retrait des États-Unis. Et pourtant, c’est justement parce que nous nous méfions de l’Iran que nous nous employons, malgré les circonstances difficiles, à préserver l’accord. Car ce dernier reste, en tout cas pour l’instant, le moyen le plus sûr d’empêcher l’Iran de se doter de l’arme atomique. Une chose est bien claire : nous tenons nos engagements mais nous en attendons autant de l’Iran.

Le président iranien Hassan Rohani reproche aux partenaires européens à l’accord d’avoir cédé à la pression des États-Unis...
C’est tout le contraire. L’Union européenne était unie et cela a fonctionné. Même sous l’énorme pression exercée par les États-Unis, nous restons unis.  

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a annulé à court terme sa visite à Berlin. N’aurait-il pas été préférable de se concerter étroitement dans cette situation de crise ?
Mike Pompeo et moi, nous nous consultons très régulièrement. Nous avions encore eu un entretien téléphonique le jour même où il devait venir. Finalement, il a aussi annulé sa visite à Moscou et est venu nous voir, nous les partenaires européens, à Bruxelles. Si le fait qu’il ait annulé sa visite fait débat, c’est un débat complètement surchauffé. La visite de mon homologue américain n’a d’ailleurs été que reportée puisqu’il devrait venir dès le 31 mai. Nous sommes bien d’accord sur l’objectif à atteindre : nous voulons un Iran sans armes nucléaires. Nous voulons que l’Iran abandonne son rôle destructeur dans la région, en Syrie, au Yémen ou au Liban. De plus, nous voulons que l’Iran abandonne son programme de missiles balistiques et renonce à ses menaces à l’égard d’Israël. D’un autre côté, les Européens sont fermement convaincus qu’une stratégie consistant à exercer un maximum de pression ne nous mènera nulle part. Nous misons sur le dialogue plutôt que sur un « réarmement » rhétorique.

Certains doutent que le danger encouru à cause de l’Iran et de son programme nucléaire soit réel. Qu’en dites-vous ?
Nous nous baserons de manière très précise sur les rapports indépendants de l’Agence internationale de l’énergie atomique pour savoir si l’Iran respecte ses engagements ou non. Ils restent pour nous décisifs. Ce que nous attendons de Téhéran est parfaitement clair : l’Iran doit continuer de mettre en œuvre les mesures qu’il s’est engagé à prendre, et ce sans en supprimer aucune. Il n’est pas question d’accord au rabais.

Monsieur Maas, les élections européennes auront lieu dans une semaine. La campagne électorale européenne manque plutôt de dynamisme. Il semble que ces élections ne suscitent guère d’intérêt jusqu’ici. Comment vous l’expliquez-vous ?
Cet intérêt tardif s’explique peut-être par le fait que, de plus en plus, les citoyens ne font leur choix que juste avant les élections. C’est pourquoi il est essentiel de présenter les enjeux encore une fois et de manière très claire à quelques jours du scrutin.

L’Europe risque une scission. Est-ce une élection cruciale qui nous attend ?
L’enjeu de ces élections européennes est plus important que jamais. Il y va purement et simplement de l’avenir de l’Europe et de l’Union européenne. Le choix qui se pose à nous tous le 26 mai se résume en ces termes : pour ou contre l’Europe, pour la coopération internationale ou pour le retour aux nationalismes. Ma position est claire : nous ne devons pas laisser l’Europe aux mains des alarmistes. Il y a eu assez d’avertissements. Ceux qui ne sont pas encore réveillés aujourd’hui sont inconscients.

Il n’empêche que populistes et nationalistes ont manifestement le vent en poupe...
Nous considérons aujourd’hui tous les acquis de l’Union européenne – la paix, la liberté, la démocratie – comme allant de soi. Et pourtant, ce n’est nullement le cas ! On le voit bien actuellement en Europe et dans un monde secoué par des crises multiples. Nous devons en prendre bien conscience : les populistes et les nationalistes montent à la charge contre nos valeurs européennes. Le 26 mai, l’enjeu n’est pas uniquement quel sera le prochain président de la Commission. La capacité de fonctionner et d’agir de l’Union européenne risque d’être gravement endommagée si, outre les forces centrifuges internationales de l’extérieur, l’efficacité interne du Parlement européen est mise en péril par les populistes de droite.

L’Europe est-elle à un carrefour ?
C’est l’avenir de l’Union européenne qui se joue. Nous ne pourrons jamais rendre assez hommage à la contribution apportée par l’Europe à la paix, la liberté et la démocratie. Nous devons faire notre examen critique : pourquoi ne parvenons-nous pas à montrer suffisamment clairement à quel point l’Europe est importante, y compris face à tous les défis que nous devons relever ? Le changement climatique, la transformation numérique, les migrations sont autant de défis qu’aucun pays ne peut régler seul. Ces questions doivent se gérer à l’échelle internationale et pour cela, nous avons besoin de l’Union européenne.

Le président français Emmanuel Macron remet en cause le principe de la nomination du chef de file du principal groupe au Parlement européen issu des élections européennes comme président de la Commission européenne. Qu’en pensez-vous ?
Nous ne devrions pas remettre en cause maintenant, juste avant les élections européennes, le principe du chef de file. Ce qui contribue à renforcer le Parlement va dans la bonne direction. À la fin, il s’agira de trouver une majorité politique au Parlement européen.

Emmanuel Macron appelle à une réforme en profondeur de l’Union européenne. Qu’en est-il du soutien allemand ? Le gouvernement fédéral ne devrait-il pas jouer ici un rôle majeur ?
On me demande souvent pourquoi nous ne nous impliquons pas davantage en Europe. C’est d’ailleurs une question que l’on pose uniquement en Allemagne. Car à l’étranger, on insiste toujours d’un air critique sur le fait que nous ne devrions pas en faire trop dans le rôle du leader européen. Nous devrions en tout cas nous abstenir de jouer les donneurs de leçons en politique européenne. Il faudrait plutôt opter pour la main tendue. Nous ne devrions pas donner l’impression que le programme de réforme de l’Union européenne est une affaire purement franco-allemande. Il ne sert à rien que l’Allemagne et la France soient d’accord si d’autres ont l’impression qu’il existe une Europe de première classe et une Europe de deuxième classe.

La crise de l’euro a éloigné le Nord et le Sud, le débat sur la politique des réfugiés a éloigné l’Est. En Pologne et en Hongrie, c’est l’État de droit qui est en péril. Comment empêcher une nouvelle scission ?
Sur la question des valeurs fondamentales, tout compromis est exclu. L’indépendance de la justice, la séparation des pouvoirs – tout cela est élémentaire. Il ne sera pas fait de rabais. Je suis fermement convaincu qu’un grand nombre de ces pays s’intéressent beaucoup à l’Union européenne. Également parce qu’ils en tirent parti. Mais voilà, il n’y a pas que les droits, il y a aussi les devoirs.

Tout de suite après les élections européennes, la première ministre britannique Theresa May entend refaire voter la Chambre des communes sur le Brexit. Risquez-vous un pronostic ?
Non, je ne me risquerai plus à faire un pronostic sur l’issue de ce vote. Le délai est fixé à fin octobre. D’ici là, une solution devra être trouvée. Nul ne peut souhaiter un Brexit sans accord.

La Loi fondamentale fête ses 70 ans. Comment la félicitez-vous ?
Merci pour la paix, la liberté et les droits civiques. Cette œuvre monumentale a éminemment contribué à ce que l’Allemagne retrouve sa place dans le concert des nations. Et soit considérée comme un partenaire fiable, un ami. Les mères et les pères de la Loi fondamentale le savaient : faire cavalier seul mène au désastre. Seule l’Europe unie pourra porter nos valeurs et intérêts communs dans le monde.

Propos recueillis par Andreas Herholz
www.pnp.de

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