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Heiko Maas devant l’Assemblée générale de l’ONU

01.10.2018 - Discours

« Together First ! » : Discours de M. Heiko Maas, ministre fédéral des Affaires étrangères, au débat général de la 73e session de l’Assemblée générale des Nations Unies

Madame la Présidente,

Mesdames et Messieurs,

Chaque Assemblée générale a sa crise, son grand thème – voilà ce que me disait ces jours-ci un vétéran de la diplomatie onusienne.
Quel est donc ce thème prépondérant en 2018 ? La Syrie ? La Corée du Nord ? Le Moyen-Orient ? Ou bien les tragédies mondiales des réfugiés, depuis la Méditerranée jusqu’au Venezuela ?
Si l’on prend un peu de recul, cette mosaïque de conflits fait apparaître un tableau d’ensemble et révèle alors une tendance claire. Il devient alors manifeste que nous sommes effectivement en présence d’une crise : la crise du multilatéralisme. Une crise qui dans le monde entier rend les conflits apparemment insolubles.

Mesdames et Messieurs,
Quand je dis « apparemment », j’exprime la confiance dont est empreint le regard que nous, les Allemands, portons sur le multilatéralisme. La réussite de l’Allemagne après 1945, c’est une réussite du multilatéralisme.
Le courage de la réconciliation dont nos voisins européens ont fait preuve a rassemblé l’Europe marquée par la guerre et la destruction, l’a rassemblée dans la paix, la sécurité et la prospérité. Les États-Unis y ont eux aussi apporté une contribution tout à fait décisive.
C’est un triomphe du multilatéralisme que précisément cette Europe ait pu devenir l’un des principaux partenaires des Nations Unies. Nous croyons aux Nations Unies, parce que la coopération par-delà les frontières a fécondé notre propre destinée.
L’Europe l’a prouvé au monde : il n’y a pas opposition entre multilatéralisme et souveraineté. Bien au contraire : dans un monde confronté à d’immenses problèmes planétaires, la souveraineté ne peut être préservée que par la coopération !
« Nous, les peuples » – ces trois mots marquent à la fois le chemin et le but. C’est pourquoi les fondateurs des Nations Unies les ont placés tout au début de la Charte. Pour bien montrer que c’est ensemble que nous devons trouver des solutions. Et pour que rien ne fasse douter envers qui les Nations Unies, envers qui nous, les délégués, sommes redevables : les êtres humains. C’est à eux que s’adresse la promesse de la Charte : nous défendrons votre liberté, votre dignité, à New York, aux Nations Unies.
Mais est-ce ce que ressent le jeune homme d’Idlib qui vit dans la crainte permanente de la prochaine frappe aérienne ? Ou la jeune fille d’Afrique qui à sa naissance a déjà 30 années d’espérance de vie de moins qu’en Allemagne ?
« Nous, les peuples », c’est pour eux une phrase vide de sens. Et si nous n’agissons pas pour eux, cela ne changera pas. Kofi Annan a dit un jour : « Point n’est besoin de nouvelles promesses. Ce qu’il faut, c’est commencer à tenir celles que nous avons faites. »
Telle sera la motivation de l’Allemagne lorsque dans quelques semaines, nous viendrons siéger au Conseil de sécurité des Nations Unies en tant que membre non permanent.
Je vous remercie de l’immense confiance dont vous nous avez honorés par votre vote ! Elle nous motive à apporter notre contribution à la solution des crises de ce monde – sans nous surestimer, mais pleins d’assurance et avec le courage de construire. Nous vous offrons notre collaboration – en tant que partenaire fiable qui mise sur le dialogue et la coopération.
« Nous, les peuples », cela inclut pour nous tout particulièrement ceux qui ont du mal à faire entendre leur voix aux Nations Unies. C’est pourquoi nous dialoguerons toujours avec la société civile, au Conseil de sécurité mais aussi au-delà.
« Nous, les peuples », cela signifie néanmoins aussi que le Conseil de sécurité doit lui-même devenir plus représentatif et plus inclusif. Depuis 1945, la population du monde a plus que triplé, le nombre des États membres a presque quadruplé. Le Conseil de sécurité, lui, est resté pratiquement inchangé. Nous devrions donc cesser de tourner en rond et entamer enfin de véritables négociations sur une réforme, tout comme la très large majorité des États membres le souhaite depuis longtemps.

Mesdames et Messieurs,
Nulle part nous ne sommes plus douloureusement conscients de la crise du multilatéralisme qu’en Syrie. Une guerre civile a rapidement dégénéré en brasier régional, menaçant de s’aggraver encore dans une région déjà meurtrie.
Une telle guerre ne peut trouver de solution militaire. Les acteurs régionaux y sont trop profondément impliqués, les intérêts respectifs ont trop de poids.
Tout au moins une conjonction des efforts diplomatiques nous a-t-elle permis d’empêcher une escalade à Idlib. Voilà au moins une lueur d’espoir !
L’accord entre la Turquie et la Russie doit maintenant être durablement mis en œuvre. Mais finalement, ce qu’il faut enfin, c’est un processus politique. Pour cela, il faut que les négociations soient réunies sous l’égide des Nations Unies.
Le Conseil de sécurité lui-même a montré la voie par la résolution 2254. Nous devons enfin nous engager dans cette voie vers des élections libres et équitables.
Nous sommes alors prêts aussi à assumer des responsabilités pour la reconstruction. Mais une chose est claire : nous ne nous ferons pas les suppôts d’un régime qui a depuis longtemps perdu sa légitimité politique.
Au contraire, nous faisons tout pour réduire les souffrances des populations. Il est honteux qu’il y ait à nouveau des déficits de financement. L’Allemagne, deuxième plus grand donateur humanitaire, est prête à mettre à la disposition du HCR 116 millions d’euros supplémentaires pour l’aide aux réfugiés syriens en Jordanie et au Liban, et à combler ainsi pour moitié la lacune actuelle. Mais il faut aussi que d’autres interviennent – la Charte dit : « Nous, les peuples ».
Des approches perturbatrices de politique étrangère ont aussi gravé de profonds sillons dans le conflit israélo-palestinien. Nombreux sont ceux qui veulent nous faire croire que la solution des deux États serait caduque, réduite à une tournure diplomatique, devenue irréalisable.
Mais qu’on le veuille ou non, il n’y aura de paix durable que si des deux côtés de la ligne de 1967 on peut vivre dans la sécurité, la dignité et l’autodétermination. Et c’est exactement pourquoi, même 25 ans après Oslo, la bonne chose à faire est de travailler à une solution négociée basée sur la coexistence de deux États.
Le conflit en Ukraine va lui aussi continuer à nous préoccuper. En conjonction avec la France, la Russie et l’Ukraine, nous poursuivons intensivement la mise en œuvre des accords de Minsk.
Nous nous concentrons sur des mesures depuis longtemps déjà convenues de stabilisation du cessez-le-feu. Tous les efforts continuent de viser à maintenir aussi à l’ordre du jour nos réflexions sur une éventuelle mission des Nations Unies dans l’est de l’Ukraine.

Mesdames et Messieurs,
La gestion des crises aiguës n’est cependant tout au plus qu’un pas vers la paix. Une paix durable ne peut s’instaurer que si nous dépassons la logique du réarmement. Ce n’est pas là rhétorique nostalgique du temps de la guerre froide. L’équilibre de la terreur qui a marqué cette époque apparaît presque anodin par comparaison avec le scénario d’une course aux armements « multipolaire » impliquant de nombreux acteurs imprévisibles.
Dans le cas de la Corée du Nord, la détermination du Conseil de sécurité et les sanctions ont contribué à ce que le dialogue soit renoué. C’était, et cela reste, la bonne voie.
Mais la Corée du Nord doit passer des mots aux actes, allant jusqu’à une dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible. L’Allemagne est prête à faire l’apport de son expertise, accumulée notamment lors des difficiles négociations avec l’Iran.
L’accord nucléaire avec l’Iran n’est peut-être pas parfait. Il est néanmoins parvenu à empêcher jusqu’à aujourd’hui un armement nucléaire iranien et une escalade encore très vraisemblable il y a trois ans. Ce n’est pas rien !
Nous autres Européens, nous défendons cet accord. Nous œuvrons pour continuer à permettre l’échange économique avec l’Iran et demandons bien entendu aussi à l’Iran de continuer à s’acquitter pleinement de ses obligations.
Mais si nous défendons le Plan d’action global commun, nous ne méconnaissons pas pour autant le difficile rôle de l’Iran dans la région ou les dangers de son programme de missiles balistiques. Mais la recherche de solutions au Yémen, en Syrie ou ailleurs n’est pas plus simple sans l’accord. Bien au contraire !
Il faut que le désarmement, le contrôle des armements et la non-prolifération dans leur ensemble retrouvent leur place au cœur du travail des Nations Unies – nous sommes entièrement d’accord sur ce point avec le Secrétaire général Guterres.
Nos réglementations doivent rester en phase avec les développements technologiques. Des visions qui semblent relever de la science-fiction pourraient sinon devenir très bientôt une mortelle réalité : des systèmes d’armes létales autonomes – des robots tueurs – capables de tuer en dehors de tout contrôle humain. Je vous en conjure : soutenez ici, à New York, et aussi à Genève, notre initiative visant à proscrire les armes entièrement autonomes, avant qu’il ne soit trop tard !

Mesdames et Messieurs,
Ce n’est pas que dans ce domaine que la bonne réponse est : prévention.
Les Nations Unies du XXIe siècle doivent s’attaquer aux causes des conflits. Le changement climatique est l’une de ces causes.
Toute politique nationaliste répondant à la seule devise « my country first » se heurte à ses limites, car de frontières, le climat n’en a point. Rarement les signaux d’alarme auront été aussi perceptibles que cet été, et dans presque toutes les parties du monde.
L’Allemagne et l’Union européenne restent attachées à l’accord de Paris. Mais nous voulons aussi faire en sorte que le Conseil de sécurité tienne davantage encore compte des conséquences dévastatrices du changement climatique pour la sécurité et la stabilité de nations et de régions tout entières.
En matière de consolidation de la paix aussi, il nous faut une avancée capitale. C’est pourquoi l’Allemagne apportera cette année une contribution d’au moins 25 millions d’euros au Fonds pour la consolidation de la paix. À l’échelon mondial, l’Allemagne a ces trois dernières années triplé ses contributions à la stabilisation et à la prévention des conflits.
En Iraq par exemple, où les terroristes de l’EI ont largement été vaincus sur le plan militaire, mais où nous ne délaissons pas les responsables, formant des forces de sécurité, venant en aide à l’administration et contribuant par des moyens civils à la stabilisation, à la réconciliation et à la reconstruction inclusive du pays.
Ce n’est que si les moyens militaires sont intégrés dans une stratégie politique claire que les soldats de la paix deviendront des artisans de la paix.
C’est ce but que poursuit aussi la réforme des missions de maintien de la paix menée par le Secrétaire général Guterres. Il serait fatal de réduire la discussion à un marchandage sur des décimales dans de quelconques tableaux de contributions. Bien sûr, l’efficience est importante, pour nous aussi, les Européens, qui sommes les plus gros contributeurs.
Mais une discussion limitée aux économies potentielles ne rendrait pas justice à la valeur ajoutée apportée par les missions de maintien de la paix par exemple dans des pays tels que le Mali ou le Liban. Les élections pacifiques et la relative stabilité de ces pays, c’est aussi aux casques bleus et au travail politique des Nations Unies qu’on les doit. L’Allemagne continuera d’y apporter ses contributions – militaires, financières, mais toujours aussi politiques, par la diplomatie et des investissements dans la stabilité et la reconstruction.
En effet, le succès des missions des Nations Unies est tributaire de leur accompagnement politique de la part des États membres.
C’est particulièrement vrai en ce moment pour la Syrie. Dans la tâche colossale de mise en place de structures étatiques fonctionnelles, les Nations Unies ont absolument besoin de notre soutien politique.

Mesdames et Messieurs,
La paix, c’est plus que le silence des armes.
Seules des sociétés justes sont durablement pacifiques. Des sociétés dans lesquelles hommes et femmes sont égaux en droits, dans lesquelles les femmes participent à toutes les décisions sociétales. Cela ne relève pas seulement d’un impératif d’équité et de respect, c’est tout simplement une question d’humanité et de bon sens.
Kofi Annan nous l’a bien dit : « Nous ne jouirons pas du développement sans sécurité, nous ne jouirons pas de la sécurité sans développement, et nous n’aurons ni l’un ni l’autre sans respect pour les droits de l’homme. »
Même 70 ans après l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme, la dignité et la liberté personnelle qu’elle consacre ne restent encore pour beaucoup qu’une lointaine promesse.
Que ce soit au Conseil de sécurité, au Conseil des droits de l’homme ou ici, à l’Assemblée générale, nous exigerons des comptes lorsque les droits de l’homme seront bafoués, qu’il s’agisse de trafic de migrants en Afrique ou d’exactions sur les Rohingya au Myanmar.
Même dans la guerre, il y a des limites. Nous devons demander des comptes à ceux qui attaquent délibérément des personnels humanitaires, des hôpitaux ou des écoles. Quiconque viole les principes les plus élémentaires de la civilisation humaine doit être puni.
Cela vaut aussi pour ceux qui utilisent des armes chimiques, brisant un tabou resté intangible pendant des décennies. C’est pourquoi il est si important que l’OIAC puisse maintenant identifier et désigner les responsables. Que les coupables le sachent bien : il ne saurait y avoir d’impunité pour les crimes contre l’humanité. Jamais et nulle part.
La Cour pénale internationale reste indispensable, car elle signale à la fois aux victimes et aux auteurs des crimes les plus graves : c’est la justice qui a le dernier mot.

Mesdames et Messieurs,
J’ai parlé tout à l’heure de la confiance dont est empreint le regard que nous, les Allemands, portons sur le multilatéralisme. Cette confiance résulte notamment du fait qu’en dépit de toutes les divergences, les Nations Unies ne cessent de fournir des preuves de ce que nous pouvons atteindre ensemble.
Je pense au Programme de développement durable à l’horizon 2030, qui reste notre fil directeur pour faire de ce monde un monde meilleur pour tous.
Mais je pense aussi à la conclusion des négociations concernant les Pactes mondiaux sur les migrations et sur les réfugiés. Que plus de 190 États – pays d’origine, de transit et de destination – aient pu s’accorder sur des questions tellement complexes et aussi tellement controversées, voilà une victoire du multilatéralisme ! Un succès de nations véritablement unies.
Ces Nations Unies reposent sur notre courage du compromis. Elles progressent par notre volonté de construire. Elles vivent de notre profession de foi : Together First !
Nous sommes ensemble lorsque nous plaçons les êtres humains au cœur de notre action. Car le désir de paix, de liberté et de sécurité, le rêve d’une vie de prospérité et de dignité, tous les êtres humains les partagent – que ce soit à Bagdad, à Berlin ou à Bamako.
Les Nations Unies appartiennent aux êtres humains. C’est envers eux que nous sommes redevables. « Nous, les peuples » !

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