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« La crise climatique a lieu ici et maintenant »

22.07.2022 - Interview

Interview de la secrétaire d’État Jennifer Morgan accordée au groupe Funke Mediengruppe

 Madame Morgan, il y a plus de huit mois, vous déclariez après la conférence sur le climat mondial à Glasgow que l’objectif du 1,5 degré était tout juste encore en vie. Quel est votre pronostic aujourd’hui ?
Toujours le même. Les événements des prochaines semaines et des prochains mois seront décisifs. Les scientifiques nous disent qu’il est encore possible d’atteindre l’objectif du 1,5 degré. Pour ce faire, nous avons toutefois besoin d’une diminution annuelle drastique des émissions et ce, immédiatement si possible. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de mettre en place une politique climatique nationale active et pour laquelle nous avons réorganisé notre diplomatie climatique.

Quelle direction souhaitez-vous prendre au cours des prochaines semaines et des prochains mois ?
Nous nous trouvons actuellement à un carrefour. D’une part, la terrible guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine a déclenché une accélération de la transition énergétique en Allemagne comme dans l’UE. D’autre part cependant, de nombreux acteurs souhaitent abuser de cet instant pour développer durablement les infrastructures consacrées aux énergies fossiles. Nous devons nous y opposer. Comme l’a déclaré le chancelier : nous ne pouvons nous permettre une renaissance des énergies fossiles.

Qui cherche à profiter de cette situation ?
De nombreuses sociétés de gaz et de pétrole. Le signal émis à Glasgow était tout à fait clair. Nous devons en finir avec les combustibles fossiles et ce, sans attendre. Mais depuis le début de la guerre, les sociétés de gaz et de pétrole tentent de s’engouffrer dans la brèche en rouvrant la porte aux énergies fossiles.

Dans quelle mesure la guerre nous a-t-elle fait reculer ?
La guerre détourne notre attention de la lutte contre la crise climatique. Ce n’est pourtant pas soit l’un, soit l’autre. La crise climatique a lieu ici et maintenant et nos objectifs sont clairs : nous visons la neutralité climatique d’ici 2045 et la sortie du charbon d’ici 2030. C’est une affaire classée. Les contrats de GNL qui sont conclus actuellement ne doivent pas remettre cette situation en question. Et là où nous passons des contrats pour le GNL, nous devons permettre une transition aussi rapide que possible vers l’hydrogène vert.

Le dialogue de Petersberg sur le climat devait venir stimuler la lutte internationale contre le dérèglement climatique. Cela a-t-il fonctionné ?
Je dirais que oui. L’un des grands objectifs de cette rencontre consistait à rétablir la confiance entre les pays industrialisés et les pays en développement. Je pense que les pays les plus vulnérables ont compris que nous avons entendu leurs craintes et que nous sommes prêts à travailler avec eux pour trouver des solutions à la crise climatique. Aucun pays n’a remis l’objectif du 1,5 degré en question. Tous sont absolument déterminés à avancer ensemble. C’était très important. Mais à présent, l’ensemble des acteurs doit agir.

Certaines ONG ont critiqué le fait que le chancelier n’a formulé aucun nouvel engagement concret. Vos attentes étaient-elles plus grandes vis-à-vis d’Olaf Scholz ?
Le chancelier fédéral a clairement montré que la protection du climat et la prospérité vont main dans la main et que nous sommes solidaires des pays en développement. Nous souhaitons ainsi allouer au moins six milliards d’euros d’ici 2025 au financement international de la lutte contre le dérèglement climatique. Le discours du chancelier était particulièrement sincère et il a permis d’instaurer la confiance.

Ces six milliards d’euros promis par l’Allemagne font partie d’un engagement des pays industrialisés à hauteur de 100 milliards qui aurait déjà dû être honoré en 2020...
C’est vrai, les 100 milliards devraient être là depuis longtemps. L’Allemagne a toujours apporté sa contribution car nous savons que nombre de pays ont urgemment besoin de cet argent. Cet objectif devra être atteint l’année prochaine. Mais il n’est pas seulement question de ces 100 milliards. Il est question de billions. Nous devons transformer l’ensemble du système financier et faciliter l’accès aux moyens de financement de l’action climatique à des États moins développés.

L’Allemagne en fait-elle assez ?
Aucun pays n’en fait assez. Mais nous essayons néanmoins d’apporter notre contribution. Et nous obtenons une certaine reconnaissance. Le fait que nos objectifs nationaux soient ancrés dans la loi et que nous fassions avancer la transition énergétique nous apporte une véritable crédibilité sur le plan international. Ce que je retiens de mes voyages au cours des derniers mois, c’est que nous jouissons d’un grand respect, notamment parce que nous plaçons nos partenaires sur un pied d’égalité. L’Allemagne est très humble en ce qui concerne sa contribution à la lutte contre la crise climatique. Nous pourrions faire preuve d’un peu plus de fierté et raconter un peu plus largement ce que nous faisons. Mais nous nous trouvons au cœur d’une crise climatique qui évolue rapidement. Personne ne peut se permettre de se reposer sur ses lauriers, nous devons tous chercher des possibilités d’aller encore plus loin.

La Russie est le quatrième plus gros émetteur au monde. Quelle attitude adopter à présent avec ce pays dans le cadre des négociations climatiques ?
À l’heure actuelle, aucun échange constructif avec la Russie n’est possible. Cela restera ainsi jusqu’à ce que l’Ukraine vive en paix. La Russie reconnaîtra peut-être elle-même avec l’accélération de la transition énergétique que l’avenir ne repose pas sur les énergies fossiles.

Pendant des années, vous avez pourchassé des gouvernements en tant que militante, vous avez fait pression en faveur de la protection du climat. Vous connaissez à présent l’envers du décor. Peut-on autant faire avancer les choses que vous l’imaginiez ?
Je ne pense pas en termes de camps, je pense en termes d’objectifs. Les objectifs pour lesquels j’ai lutté tout au long de ma vie, c’est-à-dire l’objectif du 1,5 degré, la solidarité avec les pays en développement, ce sont également les objectifs de ce gouvernement fédéral. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté cette position. Le gouvernement fédéral n’utilise certes pas les mêmes outils que les ONG mais ce poste me permet de faire avancer beaucoup de choses. Je me demande chaque jour : comment pouvons-nous faire la plus grosse différence ? C’est la même question que celle que je me posais chez Greenpeace.

Dans quelle mesure devez-vous vous autodiscipliner pour ne pas réagir publiquement à la mise en œuvre d’une remise sur le carburant ? Ou à la mise en place d’une augmentation du forfait navetteur ?
(rit) Il y a toujours des querelles au sein d’une coalition. Il faut faire des compromis et ceux-ci peuvent être parfois très durs à accepter. Mais je vois quelles avancées nous faisons. C’est cela qui compte. Cela me donne de l’espoir.

Cela permet de supporter de tels compromis ?
Je vois surtout les opportunités. Les objectifs sont clairement définis.

Êtes-vous en mesure de comprendre pourquoi des jeunes s’engluent aux autoroutes parce qu’ils ont peur de la crise climatique ?
Je comprends parfaitement cette peur. J’ai peur aussi et je n’ai pas 14 ou 20 ans, je ne suis pas face à un avenir incertain. Nous avons agi bien trop tard. En 1965 déjà reposait un rapport au sujet du dérèglement climatique sur le bureau du président américain. Et le monde n’a pas réagi. Il est essentiel de maintenir la pression. Nous devons travailler sur tous les fronts pour une meilleure protection du climat.

Vous englueriez-vous aussi aux autoroutes si vous aviez de nouveau 20 ans aujourd’hui ?
Je ne sais pas s’il s’agirait de la forme de contestation que je choisirais. J’ai beaucoup manifesté et je comprends très bien les actes de résistance pacifiques auxquels ont recours les jeunes. Ce sont eux qui devront vivre avec les conséquences.

Certaines franges du mouvement pour le climat estiment que les dégradations sont également légitimes : c’est ce que certains appellent le « sabotage pacifique ». Où s’arrêtent les manifestations pacifiques ?
Personnellement, je pense qu’il faut guider les gens vers des solutions. Il est essentiel de s’engager. Les modalités de cet engagement doivent être choisies individuellement.

Le choix peut donc porter sur des dégradations ?
Il existe des formes très variées de militantisme. Les discussions sont âpres en ce qui concerne la meilleure forme d’action. Une chose est certaine : des lois existent et ces lois s’appliquent à toutes et à tous.

La Commission européenne a présenté un plan d’urgence afin de préparer l’Europe au pire des cas en ce qui concerne l’approvisionnement en gaz. L’UE pourra-t-elle imposer ce plan aux États membres ?
Nous saluons toutes les actions qui nous rendent plus indépendants des énergies fossiles et qui attirent l’attention sur la crise climatique. L’urgence de la situation est absolument manifeste. Je pense que l’ensemble des États membres de l’UE prend cette crise très au sérieux et a compris que nous devons agir avant qu’il ne soit trop tard. Nous évaluons actuellement la proposition de la Commission européenne.

La Commission a également évoqué la possibilité de prolonger l’exploitation des centrales nucléaires. Cela pourrait-il représenter une solution provisoire pour l’Allemagne ?
Nous avons bien entendu scrupuleusement évalué cette possibilité et examiné les points clefs. Les centrales nucléaires ne résoudront pas le problème de l’approvisionnement en gaz car elles ne produisent pas de chauffage et ne pourront remplacer les usines à gaz en période de pointe. Indépendamment de la crise actuelle, l’énergie nucléaire n’est pas une solution pérenne. Nous n’avons pas le temps de construire de nouvelles centrales nucléaires au cours de la crise climatique actuelle et ce serait bien trop cher de toute façon. L’Allemagne devrait donc poursuivre sa sortie du nucléaire et se concentrer sur les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique.

Dans le contexte de crise actuel, l’Allemagne doit de nouveau augmenter la part d’électricité produite à partir de charbon. Quelle influence néfaste cela a-t-il pour la réputation de l’Allemagne sur le plan international ?
Est-ce que c’est éprouvant ? Absolument. Ce n’est pas une situation agréable mais je crois que nos partenaires le comprennent. Si nous devons avoir temporairement recours au charbon en tant que réserve, il s’agit d’une décision d’urgence à court terme nous permettant de protéger nos citoyennes et nos citoyens et de passer l’hiver. Notre voie demeure toutefois claire : l’objectif est de sortir du charbon d’ici 2030 et d’atteindre la neutralité climatique d’ici 2045. Nos partenaires savent que nous restons très ambitieux et que nous souhaitons atteindre l’objectif que nous nous sommes fixé d’utiliser 80 % d’énergies renouvelables d’ici 2030. D’après mon expérience, les acteurs qui se servent de ces arguments contre l’Allemagne veulent remettre la transition énergétique en question pour desservir leurs propres intérêts. Mais pour nous, une chose est sûre : nous sommes absolument résolus à mener la transition énergétique à bien.

L’exemple de Nicolas Hulot en France a démontré qu’il est difficile pour un militant écologiste de travailler au sein d’un gouvernement. Quel ressenti avez-vous par rapport à ce cas de figure ?
Je travaille pour une ministre qui est très déterminée. Je dispose d’alliés dans l’ensemble du gouvernement et d’un accord de coalition qui s’est fixé des objectifs ambitieux. Je n’ai pas pour l’instant l’impression d’être mise à part.

Réussirons-nous à limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré ?
Pour le moment, nous sommes sur la bonne voie.

Propos recueillis par : Theresa Martus et Sébastien Vannier

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