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« Débat ouvert au-delà des frontières »

05.06.2019 - Interview

Le ministre fédéral des Affaires étrangères, Heiko Maas, au sujet d’une Europe de la culture, d’Alexander von Humboldt comme modèle et de l’importance du dialogue d’égal à égal.

Monsieur le Ministre, que signifie pour vous le concept de nation de culture ?
Il s’agit moins du concept que de son contenu. La politique culturelle, c’est de la politique sociétale. Je m’engage à l’étranger et en Allemagne pour que notre pays reste une nation de culture. Cela veut dire être modeste et sûr quant à ses propres réalisations et très ouverts aux réalisations des autres – sur la voie d’une culture commune renforcée. Pour moi, l’objectif central est d’avoir accès à la culture et à l’éducation, et ce, au-delà des barrières sociales, politiques et économiques.

Existe-t-il une culture européenne, un héritage culturel européen ?
Bien sûr, cela existe, et il ne faudrait pas seulement s’en rendre compte lorsque cela est menacé ou détruit, comme lors du terrible incendie de Notre-Dame. Mais il ne faudrait pas croire non plus qu’un tel héritage existe d’office. Nous devrions y travailler ensemble pour continuer de le construire. La culture est l’expression de l’identité d’une société. Si nous voulons donc créer une société européenne, il nous faut aussi travailler à la construction d’une Europe de la culture. Et c’est exactement ce que nous faisons à travers notre politique culturelle et que nous ferons encore plus l’année prochaine pendant la présidence allemande du Conseil de l’UE.

Nous célébrons en 2019 l’année Humboldt. Que pouvons-nous apprendre aujourd’hui du scientifique, de l’écrivain et du diplomate Alexander von Humboldt ?
Alexander von Humboldt a été un réseauteur mondial et un citoyen du monde éclairé. Il pensait de manière globale et était convaincu que les échanges d’idées, de connaissances et de perspectives devaient se faire d’égal à égal. Nous pouvons encore beaucoup apprendre de lui : porter un regard ouvert sur le monde, rester curieux et acquérir des connaissances basées sur l’expérience. Son ouverture, son engagement pour les valeurs de liberté, la justice, la vulgarisation de la science et pour les défis pressants tels que la protection de l’environnement, et ce, il y a 220 ans, sont toujours aussi actuels que sa conviction que ces questions ne peuvent être résolues qu’ensemble et au-delà des frontières et des barrières scientifiques.

Qu’attendez-vous de l’Année allemande aux États-Unis dont la première moitié vient de s’achever ?
Avec la campagne #wunderbartogether, nous voulons clairement montrer qu’en ces temps où le fossé politique se creuse de part et d’autre de l’Atlantique, l’amitié avec les Américains est très importante. Nous voulons créer de nouveaux réseaux et entretenir les relations que nous avons peut-être trop longtemps négligées. D’octobre 2018 à fin 2019, nous donnons la possibilité d’avoir des échanges dans tous les États fédéraux en proposant des interventions sur des débats de société actuels, des thèmes économiques et des questions de durabilité, des offres de formation et beaucoup d’autres points forts culturels, soit plus de 1 500 événements. Nous voulons toucher les gens, pas seulement sur la côte, mais aussi au centre du pays, ce qui me tient particulièrement à cœur.

La politique culturelle extérieure est-elle plus importante ou plus faible en période de crise ?
Nous constatons de plus en plus souvent que la liberté culturelle est menacée dans beaucoup de pays. Les créateurs culturels sont entravés, emprisonnés ou agressés. Le patrimoine culturel mondial subit des destructions. Une question s’impose alors : faisons-nous assez pour protéger la liberté culturelle et les biens culturels ? Ce n’est certainement pas assez pour répondre à tous les défis, mais plus que jamais dans le passé. Ainsi, nous nous engageons en faveur de la liberté culturelle à travers la protection des biens culturels, le premier programme de bourses allemand « science at risk » ou encore le premier programme fédéral « artists at risk ». Nous avons en outre inscrit cette question à l’ordre du jour de l’agenda politique à New York et Bruxelles.

Est-ce encore d’actualité de recourir à la culture pour exporter nos valeurs occidentales dans le monde ?
Ma politique culturelle extérieure est placée sous le signe de la coopération, de la coproduction et de l’accès à la culture et à l’éducation. La démocratie, l’état de droit et l’attachement sans équivoque aux droits de l’homme inaliénables et universels sont le fondement de notre société et la pièce maîtresse de l’Union européenne. En particulier les populistes et les nationalistes croient pouvoir donner des réponses simples à des questions compliquées et reprendre d’anciens slogans pour dissiper les nouvelles incertitudes. Ce débat a commencé depuis longtemps, nous ne pouvons pas nous y soustraire. Je suis profondément convaincu qu’il n’est pas nécessaire de donner des leçons ou d’exporter la culture allemande. Au contraire, il faut des échanges ouverts et une coopération sincère.

Qu’attendez-vous du Humboldt-Forum à Berlin ?
Le Humboldt-Forum a fait couler beaucoup d’encre et de salive ces dernières années. Il a vocation à être une fenêtre sur le monde et du monde sur nous, une agora pour les échanges d’idées et un laboratoire de recherche. En effet, une chose est sûre : les grandes questions de notre époque, du changement climatique à la migration, ne pourront pas seulement être négociées à la table de conférence. Il faudra plutôt des sociétés civiles actives, critiques et créatives pour mener un débat ouvert au-delà des murs et des grillages, des frontières et des barrières linguistiques. Ce débat a besoin de lieux pour voir le jour et se développer. Le Humboldt-Forum a la chance de devenir un tel lieu et, dans ce but, il a besoin d’une orientation internationale claire.

Les spoliations des biens culturels sous l’ère coloniale sont-elles un sujet durant vos déplacements et comment cette question est-elle abordée ?
La manière d’aborder notre passé colonial est importante. Cette question s’inscrit dans notre conception de la démocratie, tel que prévu dans l’accord de coalition. Cela concerne évidemment aussi le traitement des biens de collections issus de contextes coloniaux. Les premières restitutions, notamment la Bible de Witbooi à la Namibie, ont déjà eu lieu. Mais cela va plus loin : outre la coopération et le regard commun tourné vers l’avenir, nous avons également besoin d’un débat sincère et objectif sur notre histoire coloniale. Les restitutions n’en sont qu’une partie. Durant mes voyages, je constate que l’attitude de l’Allemagne par rapport à son passé suscite le dialogue, l’intérêt et l’approbation.

Comment suivez-vous l’actualité culturelle en Allemagne ?
J’essaie, quand c’est faisable, de voir le plus de choses possibles. Mais je voyage beaucoup bien sûr. Dernièrement, j’ai pu assister ici à Berlin à un concert captivant de Nick Cave.

Que lisez-vous en ce moment ?
Le prisonnier du ciel de Carlos Ruiz Zafón.

Propos recueillis par Rüdiger Schaper
www.tagesspiegel.de

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